dimanche 31 mai 2026
samedi 30 mai 2026
La séquence du spectateur
Je regarde d’un œil
un court extrait
d'un film de Sautet
uniquement pour le plaisir
de voir des gens fumer
mais je ne tiens pas longtemps
parce que je ne supporte pas
Montand
vendredi 29 mai 2026
songe-creux
Le « déploiement
phénoménal » : exemple d’expression qui déclenche chez moi un
état spécial. Modification de la perception, simple illusion ou rêverie d’un
songe-creux ? Difficile à dire. Cette petite secousse de l’esprit ne
s’apparente certainement en rien à ce que Dōgen désigne par le terme
« Eveil » mais, à défaut de grandes illuminations, nous nous
contenterons de ces petites manifestions obtenues par inadvertance.
jeudi 28 mai 2026
Cioran sur Fitzgerald
Cioran s'intéresse à The Crackup (La Fêlure), seul livre de l'écrivain américain susceptible de retenir son attention.
"Son style désinvolte nous laisse entrevoir ce qu'on pourrait appeler le charme de la vie brisée. J'ajouterais même que l'on est "moderne" dans la mesure où l'on est sensible à ce charme. Réaction de désabusés, sans doute, d'individus qui, incapables de recourir à un arrière-plan métaphysique ou à une forme de transcendance de salut, s'attachent à leurs maux avec complaisance, comme à des défaites acceptées. Le désabusement est l'équilibre du vaincu. Et c'est en vaincu que Fitzgerald, après avoir conçu les vérités impitoyables du Crack-up, se rend à Hollywood pour y chercher le succès, - toujours le succès, auquel, d'ailleurs, il ne pouvait plus croire. Au bout d'une expérience pascalienne, écrire des scénarios"
mercredi 27 mai 2026
Roue arrière
Retour de promenade. J’étais en
train de remonter tranquillement la rue avec le Dog lorsque j’ai entendu approcher
dans mon dos une moto qui faisait un boucan effroyable. Lorsqu’elle est arrivée à
ma hauteur, j’ai mis un point d’honneur à continuer imperturbablement mon
chemin tandis que mes oreilles vibraient sous l’intensité sonore. Son conducteur roulait
sur la roue arrière en suivant de très près une voiture rouge probablement
conduite par un ami (elle était décorée d’un A sur la vitre arrière). J’ai prié
très fort pour qu’il ne tombe pas juste devant moi car je savais que dans ce
cas, je l’aurais contourné soigneusement et j'aurais probablement continué mon chemin sans lui
manifester le moindre intérêt.
mardi 26 mai 2026
Un peu d'images animées
J’en regarde finalement rarement.
Le docu sur Brian Jones
disponible sur Arte est bien fait.
Grâce au montage d’images et d’extraits d’entretiens, on suit le film sans s’ennuyer une minute même quand on connait déjà l’histoire (triste).
Le mystère reste entier mais on a
l’impression de comprendre un peu mieux.
lundi 25 mai 2026
Inspiration
dimanche 24 mai 2026
samedi 23 mai 2026
Ultra sceptique
![]() |
| Bill Térébenthine, Se rappeler que tout est irréel, 2026 |
Il faut parfois se rendre à
l’évidence et la place grandissante de la pensée réactionnaire dans tous les
domaines de la société française en est une. Partant de ce constat, quelle
attitude adopter ? Plutôt que s’installer dans un état d’irritation
perpétuel, il est peut être préférable de considérer les choses autrement. La
situation pourrait occasionner un exercice de scepticisme inversé : là où le
scepticisme est convaincu que tout le monde se trompe, le scepticisme inversé estimerait, lui, que tout le monde a un peu raison (mais un tout petit peu seulement). On pourrait également parler d’une forme de
tolérance radicale.
vendredi 22 mai 2026
Joubert par Blanchot
jeudi 21 mai 2026
Commencement
Tu voudrais que j’écrive des
poèmes ?
Tu as une idée de ce qu’est la
poésie, au moins ?
Comment ça, la poésie cela peut être
tout ce qu’on veut ?
Et ceci, tu vas me dire que c’en
est ?
Oui ?
Ah bon.
Alors voici mon premier poème.
mercredi 20 mai 2026
Ecriture rock
— J’ai relu quelques pages d’Yves
Adrien.
— Et alors ?
— Alors presque rien. Le lecteur
doit faire appel à toutes ses connaissances pour combler les vides, les
sous-entendus. C'est souvent brillant mais fatiguant. On assiste au défilé de tous les héros de notre jeunesse. Une
vague excitation se rallume à l’évocation de Dylan, de Mick et
Keith période Marianne et Anita, ce genre de choses. Tous ces rêves entretenus par des rock critics plus ou moins inspirés.
Yves Adrien était l'un des meilleurs, c'est une évidence. Mais les rêves ont vieilli, comme nous
et comme nos héros qui sont morts, ont fait fortune ou ont pris leur retraite.
— Oui, mais il y a le personnage légendaire, ses doubles, ses disparitions mystérieuses.
— C'est vrai. Cedric Bru raconte très bien tout ça. Et je me suis toujours intéressé à ceux qui ont choisi la disparition volontaire à un moment ou à un autre de leur trajectoire. Mais pour ce qui est de réveiller l’énergie juvénile, je préfère encore écouter Buddy Holly ou les Ronettes. C’est plus efficace
mardi 19 mai 2026
Sentimental
lundi 18 mai 2026
Les bots attaquent
dimanche 17 mai 2026
samedi 16 mai 2026
Conversation avec Claude (4)
Claude : Tu veux qu'on
creuse un aspect en particulier — les hallucinations comme symptôme, la
question de la compréhension causale, ou la comparaison avec d'autres formes de
connaissance non-ancrée (comme la connaissance livresque humaine) ?
Moi : C'est ok. Pour moi, le
nœud est la question de la représentation. "Un LLM n'a pas de
représentation du monde — il a une représentation de ce que les humains disent
du monde. Ces deux choses se recoupent massivement, mais pas totalement."
Cela demande un peu de réflexion autour de la vieille question des rapports
entre pensée et langage. Vertigineux.
Claude : Oui, vertigineux est le
bon mot. Et c'est exactement là que ça devient philosophiquement sérieux.
Le nœud : pensée, langage, monde
La position classique (Frege,
Russell) : le langage exprime la pensée
Le langage serait un véhicule
transparent — la pensée précède, le mot suit. Dans cette vue, un LLM qui
maîtrise le langage sans la pensée sous-jacente serait clairement creux : il
aurait le contenant sans le contenu.
Mais cette position est déjà
problématique chez les humains. Peut-on vraiment penser "hors
langage" ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
Le tournant linguistique : et si
c'était l'inverse ?
Wittgenstein (le second),
Sapir-Whorf, plus tard Derrida : le langage n'exprime pas la pensée, il la
constitue. Ce qu'on peut penser dépend de ce qu'on peut dire. Les concepts
qu'une langue découpe dans le réel orientent la perception elle-même.
Si c'est vrai, alors la
distinction entre "représentation du monde" et "représentation
de ce qu'on dit du monde" s'effondre partiellement — parce que le monde
humain est largement un monde linguistiquement constitué.
Et là, la position du LLM devient
beaucoup plus ambiguë : s'il maîtrise la structure du langage humain, il
maîtrise peut-être quelque chose de la structure de l'expérience humaine du
monde.
Ce qui manque au LLM, dans la
philosophie du langage contemporaine (Putnam, Kripke), c'est le grounding
causal : le mot "eau" réfère à H₂O non pas parce qu'on le définit
ainsi, mais parce qu'il y a une chaîne causale entre le mot et la substance
dans le monde.
Les mots du LLM ne sont ancrés
dans rien d'autre que d'autres mots. C'est un système purement différentiel —
comme Saussure le disait de la langue en général, mais poussé à l'extrême : ici
il n'y a vraiment que des différences, sans aucun locuteur qui, lui, touche le
monde.
Sauf que — et c'est là où ça
devient vertigineux — les textes d'entraînement ont été écrits par des gens
qui, eux, touchaient le monde. Le grounding est là, mais fossilisé dans le
corpus. Comme si le LLM héritait d'une référence de seconde main, sédimentée.
La question qui reste ouverte
Est-ce qu'une représentation
purement relationnelle — un système de concepts définis uniquement par leurs
rapports mutuels — peut constituer une forme de connaissance du monde, si cette
structure relationnelle est suffisamment isomorphe à la structure du monde
lui-même ?
C'est exactement la question que
posait déjà le débat entre réalisme structurel et réalisme naïf en philosophie
des sciences. Et on n'a pas de réponse tranchée.
Ce qui est sûr : les LLM ont forcé cette vieille question à revenir avec une acuité nouvelle — non plus comme exercice académique, mais comme problème pratique et urgent.
Moi : Réalisme structurel et réalisme naïf en philosophie des sciences : tu peux expliciter (en faisant court) ?
Claude : Réalisme naïf vs réalisme structurel
Le réalisme naïf (ou "direct")
La science décrit le monde tel
qu'il est. Les entités théoriques — électrons, gènes, champs — existent
vraiment, avec les propriétés qu'on leur attribue. La connaissance scientifique
est une correspondance directe entre nos représentations et la réalité.
Problème majeur : l'histoire des
sciences est un cimetière de théories autrefois triomphantes et aujourd'hui
abandonnées. Le phlogistique, l'éther, la masse absolue newtonienne — ces
entités étaient "réelles" pour leurs contemporains. Pourquoi faire
confiance aux entités d'aujourd'hui ? C'est l'argument de la pessimistic
meta-induction (Laudan).
La réponse : ce qui survit aux
révolutions scientifiques, ce ne sont pas les entités, mais les structures
mathématiques — les relations, les équations, les lois formelles.
Maxwell → Einstein : l'éther
disparaît, mais les équations de Maxwell restent. Newton → Einstein : la notion
de masse change radicalement, mais les relations quantitatives se conservent
comme cas limite.
Donc : on ne peut pas savoir ce
qu'est le monde, mais on peut savoir comment il est structuré. La science
capture un isomorphisme entre ses structures formelles et la structure du réel.
Un LLM est précisément un système
qui capture des structures relationnelles sans accéder aux entités elles-mêmes.
La question devient alors : si la structure est suffisamment fidèle, est-ce que
ça suffit pour parler de connaissance ?
Le réalisme structurel dit :
peut-être que oui — et que c'est d'ailleurs tout ce qu'on peut espérer, même
pour les humains.
vendredi 15 mai 2026
Sur Joseph Joubert
« Vous êtes dans la solitude, mon bon ami ; rien ne vous distrait. Je vous exhorte à écrire tous les soirs, en rentrant, les méditations de votre journée. Vous choisirez, au bout de quelque temps, dans ces fantaisies de votre pensée, et vous serez surpris d’avoir fait, presque à votre insu, un fort bel ouvrage. Profitez de mon conseil ; ce travail ne sera pas pénible et sera « glorieux. Il faut laisser quelque trace de son passage « et remplir sa mission. »
Malgré les appels pressants de ses amis, Joubert est pourtant resté un « auteur sans livre, un écrivain sans écrit. » (dixit Maurice Blanchot).
jeudi 14 mai 2026
Initiatique
"Pour ceux qui le vécurent, l'apprentissage du rock constitua la plus belle des aventures. En effet, l'achat de disques était un geste sacré, une expérience grisante. Avec l'amour du rock chevillé au corps, on touchait à la transgression et à la condamnation des parents sans s'exposer au vrai danger. On voyageait de Londres à San Francisco sans bouger de chez soi. On vibrait, extatiques, au son d'un musique qui était en train de tout bousculer sur son passage sans avoir à manifester dans la rue."
Cedric Bru
mercredi 13 mai 2026
Sommeil
Il m’arrive de faire de
« bonnes nuits » et même, parfois, de faire de beaux rêves. Cette nuit, j’étais dans un
bureau où se trouvait une femme brune qui me plaisait beaucoup. M’étant
approché pour consulter un document quelconque (ce détail ne présentait
apparemment aucun intérêt dans le rêve), alors que je me penchai très près de
son visage, elle déposa un bisou furtif sur mes lèvres. Passé le moment de
surprise, je contre-attaquai avec un vrai baiser fougueux tout en la serrant
contre moi. Je crois qu’elle m’a soufflé une invitation à la retrouver après
les heures de bureau. Mais je commençais déjà à m’éloigner pour retrouver ce
qu’il est convenu d’appeler la réalité.
mardi 12 mai 2026
Loin de l'actualité
J’ai décroché de la lecture de la
presse. Je préfère revenir à des intérêts plus futiles et lire, par exemple, Le Mystère Yves Adrien de Cedric Bru.
Yves Adrien, ce nom ne dira probablement rien à un très grand nombre de
personnes. En revanche, il réveillera peut-être de lointains souvenirs chez d’anciens
collégiens du début des années 70 qui lisaient avec passion les articles du
magazine Rock & Folk. Ceux-là
pourront comprendre une fixation assez difficile à justifier de manière
rationnelle.
lundi 11 mai 2026
Téléphone public
Croisant un piéton en pleine conversation
téléphonique, je captai au passage une réponse. L’interlocuteur devait avoir
fait part d’une inquiétude. Le piéton, sur un ton convainquant, lui conseillait
de « ne pas s’en faire pour ça ». « Cela fait un moment,
ajouta-t-il, que je ne m’en occupe plus. » Dans son sillage flottait un
agréable vent de liberté. On aurait aimé une suite, une généralisation à la
totalité des sujets de préoccupation. Une immense proclamation d’indifférence.
dimanche 10 mai 2026
samedi 9 mai 2026
Conversation avec Claude (3)
Moi : On reprend sur la pseudo intelligence des
machines. Si les LLM n'ont pas une connaissance authentique des domaines
abordés (cf les cas d'erreurs énormes), alors en quoi consiste exactement leur
connaissance inauthentique ?
Claude : Bonne question — elle touche au cœur de ce que
font réellement les LLM.
La "connaissance" des
LLM : de quoi s'agit-il exactement ?
Ce que ce n'est pas
La connaissance humaine authentique implique plusieurs
choses que les LLM n'ont pas :
Un ancrage dans l'expérience (percevoir, agir, échouer,
corriger)
Une compréhension causale du monde (savoir pourquoi quelque
chose fonctionne)
Une vérification par l'usage (tester une affirmation contre
la réalité)
Une intentionnalité — le fait que la connaissance est à
propos de quelque chose pour un sujet
Ce que c'est réellement
La connaissance des LLM est mieux décrite comme une
compression statistique de traces linguistiques humaines. Plus précisément :
1. Une carte des cooccurrences sémantiques
Le modèle a appris quels concepts apparaissent ensemble,
dans quels contextes, avec quelles structures. Il sait que
"antibiotique" cooccurre avec "bactérie" et pas avec
"virus" — mais sans avoir jamais vu une bactérie.
2. Une maîtrise des formes du discours expert
Il sait comment parler de physique quantique, de droit, de
médecine — les structures argumentatives, le vocabulaire, les précautions
rhétoriques typiques. C'est une compétence discursive, pas épistémique.
3. Une interpolation dans un espace de haute dimension
Face à une requête, le modèle interpole entre des patterns
déjà vus. Quand ça marche bien, l'interpolation produit quelque chose de juste.
Quand ça échoue (hallucinations), c'est que le modèle extrapole dans une zone
creuse de son espace d'entraînement — et produit quelque chose de plausible en
forme mais faux en contenu.
4. Pas de modèle du monde, mais un modèle du texte sur le
monde
C'est la distinction clé. Un LLM n'a pas de représentation
du monde — il a une représentation de ce que les humains disent du monde. Ces
deux choses se recoupent massivement, mais pas totalement.
Pourquoi ça marche quand même si souvent ?
Parce que le langage humain est lui-même une compression du
monde. Les textes d'entraînement contiennent des millions de raisonnements,
corrections, débats — le modèle hérite indirectement de beaucoup de structure
réelle. C'est du savoir de seconde main, médiatisé par le langage, mais pas
pour autant nul.
La formulation la plus honnête
Ce que fait un LLM, c'est de la cohérence locale sans vérité
globale garantie : chaque étape du raisonnement est localement plausible, mais
rien ne garantit que la chaîne entière atterrisse sur quelque chose de vrai —
parce qu'il n'y a pas de boucle de feedback avec la réalité.
C'est proche de ce que Searle pointait avec la chambre chinoise
: manipulation syntaxique sans sémantique ancrée. Sauf que la question reste
ouverte de savoir si suffisamment de syntaxe finit par faire émerger quelque
chose qui ressemble fonctionnellement à de la sémantique.
vendredi 8 mai 2026
Fictions
Cioran, Ecartèlement
jeudi 7 mai 2026
Goût bizarre (2)
J’aime beaucoup T. Rex ;
j’ai eu la chance de vivre l’explosion du Glam Rock au bon âge (14 ans) et
entendre Get It On dans les auto tamponneuses de mon village reste un souvenir inoubliable. Mais j'écoute rarement leurs disques. En revanche, je ne me lasse pas du groupe de folk expérimental
qui a précédé T. Rex, je veux parler de Tyrannosaurus Rex que j’ai découvert beaucoup plus tard avec Internet. On trouve dans ces enregistrements
une quantité impressionnante de magnifiques chansons impeccablement produites
par Tony Visconti. Le génie mélodique du jeune Marc Bolan tournait à plein
régime. Il racontait à la presse que les textes lui étaient « dictés ».
J'y reviens régulièrement parce que je n’ai toujours pas élucidé la fascination exercée par cette
musique venue d’ailleurs. Chaque titre
est plongé dans une ambiance planante avec des percussions et des chœurs exotiques.
Et puis il y a les cris extatiques de Bolan. A cause d’eux, on m’a souvent
demandé de baisser, voire de couper le son. Les génies sont souvent incompris.
mercredi 6 mai 2026
Conversation avec Claude (2)
Claude : La bonne question n'est peut-être pas « est-ce
que l'IA comprend ? » mais « qu'appelons-nous comprendre, et pourquoi
tenons-nous tant à réserver ce mot à nous-mêmes ? »
Moi : Bonne question. La compréhension n'est-elle pas un
acte individuel subjectif, singulier, basé sur l'expérience ?
Claude a répondu : C'est une intuition philosophiquement
très forte. Creusons-la.
Vous pointez vers une tradition philosophique bien établie.
Chez Husserl et la phénoménologie, comprendre n'est pas
traiter de l'information : c'est un acte de conscience intentionnelle, orientée
vers un objet, vécue depuis un point de vue à la première personne. La
compréhension est irréductiblement subjective.
Chez Heidegger, comprendre (Verstehen) est encore plus
radical : c'est une structure existentiale fondamentale. On comprend le monde
parce qu'on y est jeté, embodié, mortel. Le marteau se comprend en le tenant,
pas en lisant sa description.
Chez Merleau-Ponty, la compréhension passe par le corps vécu
— pas par un cerveau qui traite des symboles. Comprendre « chaud » suppose
d'avoir eu chaud.
Sur cette base, l'IA ne comprend effectivement pas — et ne
peut pas comprendre, par construction.
La compréhension est-elle vraiment entièrement individuelle
?
Le langage lui-même est une réalité intersubjective.
Wittgenstein l'a montré : il ne peut pas y avoir de langage privé. Le sens d'un
mot n'existe que dans un usage partagé, dans des jeux de langage collectifs. Ma
compréhension du mot « justice » est pétrie de millénaires de débats humains —
elle n'est pas purement singulière.
L'expérience subjective est-elle accessible aux autres ?
Quand vous dites « je comprends », personne ne peut vérifier
ce qui se passe réellement en vous. Le problème des qualia est symétrique : je
ne sais pas non plus ce que vous ressentez quand vous voyez du rouge. La
subjectivité est, par définition, opaque de l'extérieur — pour l'IA comme pour
autrui.
La compréhension admet des degrés.
Un enfant de 3 ans « comprend » le feu différemment d'un
physicien. Un aveugle de naissance « comprend » la couleur différemment d'un
peintre. La frontière entre comprendre et ne-pas-comprendre est moins nette
qu'elle n'y paraît.
Si la compréhension exige :
une expérience incarnée → l'IA échoue (certainement)
une singularité biographique → l'IA échoue (par
construction)
Alors la définition du perroquet probabiliste tient — non pas comme insulte, mais comme délimitation ontologique.
Mais alors surgit une question vertigineuse :
Si la compréhension est irréductiblement subjective et
incarnée, à quoi sert-il qu'une entité produise des réponses indiscernables de
celles d'un être qui comprend ?
Est-ce que la fonctionnalité de la compréhension peut
exister sans son essence ? Et si oui — est-ce que l'essence compte encore, ou
seulement les effets dans le monde ?
C'est là, peut-être, que la question déborde la philosophie
de l'esprit pour devenir une question éthique et politique : que voulons-nous
que la compréhension signifie dans un monde où des machines en simulent les
effets ?
mardi 5 mai 2026
Dans le décor
![]() |
| Bill Térébenthine, Tout manque de réalité, 2026 |
J’avais été séduit, en découvrant
son existence, par l’hypothèse de la simulation qui, parait-il, rencontre un
fort succès du côté de la Silicon Valley. En gros, nous vivrions dans une
réalité simulée par des programmes informatiques à la manière des décors de
jeux vidéo. Pendant un temps, j’ai aimé y penser en faisant la promenade du
chien, m’extasiant sur un détail, un éclairage, un reflet : « Comme c’est
réussi ! On y croirait. »
lundi 4 mai 2026
Conversation avec Claude (1)
J’ai interrogé Claude, l’IA
d’Anthropic.
Ma question (un peu provocante) :
« Des perroquets probabilistes gavés de productions humaines et qui les
régurgitent sans en comprendre le sens." Je lui ai demandé ce qu’il pensait
de cette définition.
Sa réponse : Les «
perroquets probabilistes » : une métaphore séduisante mais incomplète. Cette
formule — tirée du célèbre article "On the Dangers of Stochastic
Parrots" (Bender, Gebru et al., 2021) — a le mérite d'être percutante.
Mais elle mérite d'être décortiquée.
Ce qu'elle capture justement
La nature statistique du
processus. Les LLM apprennent effectivement des distributions de probabilités
sur des séquences de tokens. Il n'y a pas de « pensée » au sens
phénoménologique du terme — pas d'intentionnalité au sens husserlien.
L'ancrage dans la production
humaine. Ces modèles n'inventent rien ex nihilo : ils sont entièrement
tributaires des textes humains qui les ont nourris. Leurs « biais » sont les
biais humains amplifiés et cristallisés.
L'absence de compréhension
incarnée. Un modèle ne sait pas ce qu'est la douleur, la faim, ou le rouge. Il
manipule des symboles sans l'expérience sensible qui, pour beaucoup de
philosophes, fonde le sens.
Le perroquet, lui, ne généralise
pas. Il répète des séquences fixes. Un LLM, en revanche, résout des problèmes
nouveaux, traduit entre langues qu'il n'a jamais vues combinées, raisonne par
analogie. C'est qualitativement différent de la répétition.
La question du « sens » est
philosophiquement non triviale. Qu'est-ce que comprendre ? Si c'est manipuler
des symboles de façon cohérente, contextuelle et productive — les LLM le font.
Si c'est avoir une vie intérieure subjective, la question reste ouverte même
pour d'autres humains (problème des qualia, argument de la chambre chinoise de
Searle).
La métaphore occulte les
capacités émergentes. Raisonnement formel, détection de contradictions,
transfert entre domaines… Ces propriétés ne s'expliquent pas simplement par de
la « régurgitation ».
« Gavés » implique une passivité. Mais l'architecture
transformer, l'attention, le fine-tuning, le RLHF — c'est une ingénierie du
traitement, pas du stockage brut.
(à suivre)
dimanche 3 mai 2026
samedi 2 mai 2026
1er mai Blues
S’il vous plait
laissez les ouvriers
les employés
les salariés
profiter du 1er mai
vous avez multiplié vos profits
par 2, 3, 4, 5
vos rémunérations
ont doublé, triplé, quadruplé
pendant que dans le même temps
les salaires des travailleurs stagnaient
et le pouvoir d’achat diminuait
à vue d’œil
alors laissez-les souffler
profiter du printemps
faire la grasse matinée
défiler dans les rues
cela leur fait du bien
peut-être même
cela vous fera du bien
à vous aussi
vendredi 1 mai 2026
En lisant, en écrivant
Le thème revient souvent : les français lisent de moins en moins de livres, les jeunes plus du tout. Mais, conjointement (et inévitablement), on constate qu’ils écrivent de moins en moins. Or, les deux phénomènes associés peuvent conduire à se demander s’ils pensent encore. Comment mettre de l’ordre dans ses idées, organiser sa pensée, sans l’aide de l’écriture ? Flannery O’Connor le résumait ainsi : « J’écris parce que je ne sais pas ce que je pense tant que je n’ai pas lu ce que de dis. » Certains, semble-t-il, ne le saurons jamais. Cependant, plongés dans l’ignorance de ce que représente l’expérience de la lecture et de l’écriture, ils risquent de ne pas s'en apercevoir. Et puis ils y a l’IA...



























