G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur: mai 2026

samedi 30 mai 2026

La séquence du spectateur


 

Je regarde d’un œil

un court extrait

d'un film de Sautet

uniquement pour le plaisir

de voir des gens fumer

mais je ne tiens pas longtemps

parce que je ne supporte pas

Montand

vendredi 29 mai 2026

songe-creux


 

Le « déploiement phénoménal » : exemple d’expression qui déclenche chez moi un état spécial. Modification de la perception, simple illusion ou rêverie d’un songe-creux ? Difficile à dire. Cette petite secousse de l’esprit ne s’apparente certainement en rien à ce que Dōgen désigne par le terme « Eveil » mais, à défaut de grandes illuminations, nous nous contenterons de ces petites manifestions obtenues par inadvertance.

jeudi 28 mai 2026

Cioran sur Fitzgerald

 


Cioran s'intéresse à The Crackup (La Fêlure), seul livre de l'écrivain américain susceptible de retenir son attention. 

"Son style désinvolte nous laisse entrevoir ce qu'on pourrait appeler le charme de la vie brisée. J'ajouterais même que l'on est "moderne" dans la mesure où l'on est sensible à ce charme. Réaction de désabusés, sans doute, d'individus qui, incapables de recourir à un arrière-plan métaphysique ou à une forme de transcendance de salut, s'attachent à leurs maux avec complaisance, comme à des défaites acceptées. Le désabusement est l'équilibre du vaincu. Et c'est en vaincu que Fitzgerald, après avoir conçu les vérités impitoyables du Crack-up, se rend à Hollywood pour y chercher le succès, - toujours le succès, auquel, d'ailleurs, il ne pouvait plus croire. Au bout d'une expérience pascalienne, écrire des scénarios"

mercredi 27 mai 2026

Roue arrière


 

Retour de promenade. J’étais en train de remonter tranquillement la rue avec le Dog lorsque j’ai entendu approcher dans mon dos une moto qui faisait un boucan effroyable. Lorsqu’elle est arrivée à ma hauteur, j’ai mis un point d’honneur à continuer imperturbablement mon chemin tandis que mes oreilles vibraient sous l’intensité sonore. Son conducteur roulait sur la roue arrière en suivant de très près une voiture rouge probablement conduite par un ami (elle était décorée d’un A sur la vitre arrière). J’ai prié très fort pour qu’il ne tombe pas juste devant moi car je savais que dans ce cas, je l’aurais contourné soigneusement et j'aurais probablement continué mon chemin sans lui manifester le moindre intérêt.

mardi 26 mai 2026

Un peu d'images animées


 

J’en regarde finalement rarement.

Le docu sur Brian Jones disponible sur Arte est bien fait.

Grâce au montage d’images et d’extraits d’entretiens, on suit le film sans s’ennuyer une minute même quand on connait déjà l’histoire (triste).

Le mystère reste entier mais on a l’impression de comprendre un peu mieux.

lundi 25 mai 2026

Inspiration


 Assis dans un fauteuil avec des livres sur la table basse et de la musique soigneusement choisie, j'attends l'inspiration ou simplement une envie d'écrire. J'ouvre Cioran, son dernier recueil (Aveux et anathèmes) et mes yeux se posent sur un texte où il est question d'une "aridité grandiose". Je referme le livre et commence à écrire ces lignes. Cette panne langagière se sera avérée doublement productive. 
A noter : alors que j'hésitais à me replonger dans la prose cioranesque, je découvre une proximité nouvelle avec l'écrivain. Chez lui, je ne vois plus aucune pose.  

samedi 23 mai 2026

Ultra sceptique

Bill Térébenthine, Se rappeler que tout est irréel, 2026

 

Il faut parfois se rendre à l’évidence et la place grandissante de la pensée réactionnaire dans tous les domaines de la société française en est une. Partant de ce constat, quelle attitude adopter ? Plutôt que s’installer dans un état d’irritation perpétuel, il est peut être préférable de considérer les choses autrement. La situation pourrait occasionner un exercice de scepticisme inversé : là où le scepticisme est convaincu que tout le monde se trompe, le scepticisme inversé estimerait, lui, que tout le monde a un peu raison (mais un tout petit peu seulement). On pourrait également parler d’une forme de tolérance radicale.

vendredi 22 mai 2026

Joubert par Blanchot

 

Joubert eut ce don. Il n'écrivit jamais un livre. Il se prépara seulement à en écrire un, cherchant avec résolution les conditions justes qui lui permettraient de l'écrire. Puis il oublia même ce dessein. Plus précisément, ce qu'il cherchait, cette source de l'écriture, cet espace où écrire, cette lumière à circonscrire dans l'espace, exigea de lui, affirma en lui des dispositions qui le rendirent impropre à tout travail littéraire ordinaire ou le firent s'en détourner."

jeudi 21 mai 2026

Commencement

 

Tu voudrais que j’écrive des poèmes ?

Tu as une idée de ce qu’est la poésie, au moins ?

Comment ça, la poésie cela peut être tout ce qu’on veut ?

Et ceci, tu vas me dire que c’en est ?

Oui ?

Ah bon.

Alors voici mon premier poème.


mercredi 20 mai 2026

Ecriture rock


 

— J’ai relu quelques pages d’Yves Adrien.

— Et alors ?

— Alors presque rien. Le lecteur doit faire appel à toutes ses connaissances pour combler les vides, les sous-entendus. C'est souvent brillant mais fatiguant. On assiste au défilé de tous les héros de notre jeunesse. Une vague excitation se rallume à l’évocation de Dylan, de Mick et Keith période Marianne et Anita, ce genre de choses. Tous ces rêves entretenus par des rock critics plus ou moins inspirés. Yves Adrien était l'un des meilleurs, c'est une évidence. Mais les rêves ont vieilli, comme nous et comme nos héros qui sont morts, ont fait fortune ou ont pris leur retraite.

— Oui, mais il y a le personnage légendaire, ses doubles, ses disparitions mystérieuses.

— C'est vrai. Cedric Bru raconte très bien tout ça. Et je me suis toujours intéressé à ceux qui ont choisi la disparition volontaire à un moment ou à un autre de leur trajectoire. Mais pour ce qui est de réveiller l’énergie juvénile, je préfère encore écouter Buddy Holly ou les Ronettes. C’est plus efficace

 

mardi 19 mai 2026

Sentimental


 Ainsi se trouvèrent-ils accordés tacitement pour ne rien prononcer d'essentiel ; mais rien non plu n'était indifférent. Et de là leur plaisir. Irène, c'était ce monde où tout avait une valeur. Cette valeur, cette couleur qui s'attachaient aux moindres propos, aux signes, aux gestes, aux silences, ce plaisir qu'ils y prenaient, c'était, jadis, ce qui la distinguait de toutes les autres. Il ne ressentait rien de ce qu'il s'était attendu à ressentir ; au lieu de ce choc un peu douloureux mais approfondissant qu'il craignait, il sentait s'épanouir en lui une âme adolescente, et il se demandait jusqu'où une pareille disposition risquait de l'entraîner.
Paul Gadenne, La plage de Scheveningen 


lundi 18 mai 2026

Les bots attaquent


 C'est quoi une attaque de bots ? C'est ça. Un très gros pic de fréquentation sur une très courte durée. Ce n'est pas la première fois que le phénomène se produit. Cela n'a rien de surprenant. Les bots pilotés par une IA constituent actuellement plus de la moitié du trafic sur Internet (nous sommes encore 47 % d'utilisateurs humains). En revanche, ce raid peut surprendre par son ampleur et, surtout, par la diversité des pays d'origine. 


On aimerait savoir quel est le but de la manœuvre. Le message "No Good Data" aurait-il produit l'effet inverse ? 





samedi 16 mai 2026

Conversation avec Claude (4)


 

Claude : Tu veux qu'on creuse un aspect en particulier — les hallucinations comme symptôme, la question de la compréhension causale, ou la comparaison avec d'autres formes de connaissance non-ancrée (comme la connaissance livresque humaine) ?

Moi : C'est ok. Pour moi, le nœud est la question de la représentation. "Un LLM n'a pas de représentation du monde — il a une représentation de ce que les humains disent du monde. Ces deux choses se recoupent massivement, mais pas totalement." Cela demande un peu de réflexion autour de la vieille question des rapports entre pensée et langage. Vertigineux.

Claude : Oui, vertigineux est le bon mot. Et c'est exactement là que ça devient philosophiquement sérieux.

Le nœud : pensée, langage, monde

La position classique (Frege, Russell) : le langage exprime la pensée

Le langage serait un véhicule transparent — la pensée précède, le mot suit. Dans cette vue, un LLM qui maîtrise le langage sans la pensée sous-jacente serait clairement creux : il aurait le contenant sans le contenu.

Mais cette position est déjà problématique chez les humains. Peut-on vraiment penser "hors langage" ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

Le tournant linguistique : et si c'était l'inverse ?

Wittgenstein (le second), Sapir-Whorf, plus tard Derrida : le langage n'exprime pas la pensée, il la constitue. Ce qu'on peut penser dépend de ce qu'on peut dire. Les concepts qu'une langue découpe dans le réel orientent la perception elle-même.

Si c'est vrai, alors la distinction entre "représentation du monde" et "représentation de ce qu'on dit du monde" s'effondre partiellement — parce que le monde humain est largement un monde linguistiquement constitué.

Et là, la position du LLM devient beaucoup plus ambiguë : s'il maîtrise la structure du langage humain, il maîtrise peut-être quelque chose de la structure de l'expérience humaine du monde.

 Le vrai abîme : la question du grounding

Ce qui manque au LLM, dans la philosophie du langage contemporaine (Putnam, Kripke), c'est le grounding causal : le mot "eau" réfère à H₂O non pas parce qu'on le définit ainsi, mais parce qu'il y a une chaîne causale entre le mot et la substance dans le monde.

Les mots du LLM ne sont ancrés dans rien d'autre que d'autres mots. C'est un système purement différentiel — comme Saussure le disait de la langue en général, mais poussé à l'extrême : ici il n'y a vraiment que des différences, sans aucun locuteur qui, lui, touche le monde.

Sauf que — et c'est là où ça devient vertigineux — les textes d'entraînement ont été écrits par des gens qui, eux, touchaient le monde. Le grounding est là, mais fossilisé dans le corpus. Comme si le LLM héritait d'une référence de seconde main, sédimentée.

La question qui reste ouverte

Est-ce qu'une représentation purement relationnelle — un système de concepts définis uniquement par leurs rapports mutuels — peut constituer une forme de connaissance du monde, si cette structure relationnelle est suffisamment isomorphe à la structure du monde lui-même ?

C'est exactement la question que posait déjà le débat entre réalisme structurel et réalisme naïf en philosophie des sciences. Et on n'a pas de réponse tranchée.

Ce qui est sûr : les LLM ont forcé cette vieille question à revenir avec une acuité nouvelle — non plus comme exercice académique, mais comme problème pratique et urgent. 

Moi : Réalisme structurel et réalisme naïf en philosophie des sciences : tu peux expliciter (en faisant court) ? 

Claude : Réalisme naïf vs réalisme structurel

Le réalisme naïf (ou "direct")

La science décrit le monde tel qu'il est. Les entités théoriques — électrons, gènes, champs — existent vraiment, avec les propriétés qu'on leur attribue. La connaissance scientifique est une correspondance directe entre nos représentations et la réalité.

Problème majeur : l'histoire des sciences est un cimetière de théories autrefois triomphantes et aujourd'hui abandonnées. Le phlogistique, l'éther, la masse absolue newtonienne — ces entités étaient "réelles" pour leurs contemporains. Pourquoi faire confiance aux entités d'aujourd'hui ? C'est l'argument de la pessimistic meta-induction (Laudan).

 Le réalisme structurel (Worrall, 1989)

La réponse : ce qui survit aux révolutions scientifiques, ce ne sont pas les entités, mais les structures mathématiques — les relations, les équations, les lois formelles.

Maxwell → Einstein : l'éther disparaît, mais les équations de Maxwell restent. Newton → Einstein : la notion de masse change radicalement, mais les relations quantitatives se conservent comme cas limite.

Donc : on ne peut pas savoir ce qu'est le monde, mais on peut savoir comment il est structuré. La science capture un isomorphisme entre ses structures formelles et la structure du réel.

 Le lien avec les LLM

Un LLM est précisément un système qui capture des structures relationnelles sans accéder aux entités elles-mêmes. La question devient alors : si la structure est suffisamment fidèle, est-ce que ça suffit pour parler de connaissance ?

Le réalisme structurel dit : peut-être que oui — et que c'est d'ailleurs tout ce qu'on peut espérer, même pour les humains.


vendredi 15 mai 2026

Sur Joseph Joubert


 Ceux qui connaissaient M. Joubert prévoyaient donc et voulaient pour lui l’avenir littéraire auquel, pour sa part, il ne paraissait pas songer. M. de Fontanes lui écrivait en 1803 :

« Vous êtes dans la solitude, mon bon ami ; rien ne vous distrait. Je vous exhorte à écrire tous les soirs, en rentrant, les méditations de votre journée. Vous choisirez, au bout de quelque temps, dans ces fantaisies de votre pensée, et vous serez surpris d’avoir fait, presque à votre insu, un fort bel ouvrage. Profitez de mon conseil ; ce travail ne sera pas pénible et sera « glorieux. Il faut laisser quelque trace de son passage « et remplir sa mission. »


Malgré les appels pressants de ses amis, Joubert est pourtant resté un « auteur sans livre, un écrivain sans écrit. » (dixit Maurice Blanchot).

jeudi 14 mai 2026

Initiatique

 


"Pour ceux qui le vécurent, l'apprentissage du rock constitua la plus belle des aventures. En effet, l'achat de disques était un geste sacré, une expérience grisante. Avec l'amour du rock chevillé au corps, on touchait à la transgression et à la condamnation des parents sans s'exposer au vrai danger. On voyageait de Londres à San Francisco sans bouger de chez soi. On vibrait, extatiques, au son d'un musique qui était en train de tout bousculer sur son passage sans avoir à manifester dans la rue."

Cedric Bru

mercredi 13 mai 2026

Sommeil


 

Il m’arrive de faire de « bonnes nuits » et même, parfois, de faire de  beaux rêves. Cette nuit, j’étais dans un bureau où se trouvait une femme brune qui me plaisait beaucoup. M’étant approché pour consulter un document quelconque (ce détail ne présentait apparemment aucun intérêt dans le rêve), alors que je me penchai très près de son visage, elle déposa un bisou furtif sur mes lèvres. Passé le moment de surprise, je contre-attaquai avec un vrai baiser fougueux tout en la serrant contre moi. Je crois qu’elle m’a soufflé une invitation à la retrouver après les heures de bureau. Mais je commençais déjà à m’éloigner pour retrouver ce qu’il est convenu d’appeler la réalité.


mardi 12 mai 2026

Loin de l'actualité


 

J’ai décroché de la lecture de la presse. Je préfère revenir à des intérêts plus futiles et lire, par exemple, Le Mystère Yves Adrien de Cedric Bru. Yves Adrien, ce nom ne dira probablement rien à un très grand nombre de personnes. En revanche, il réveillera peut-être de lointains souvenirs chez d’anciens collégiens du début des années 70 qui lisaient avec passion les articles du magazine Rock & Folk. Ceux-là pourront comprendre une fixation assez difficile à justifier de manière rationnelle.

lundi 11 mai 2026

Téléphone public


 

Croisant un piéton en pleine conversation téléphonique, je captai au passage une réponse. L’interlocuteur devait avoir fait part d’une inquiétude. Le piéton, sur un ton convainquant, lui conseillait de « ne pas s’en faire pour ça ». « Cela fait un moment, ajouta-t-il, que je ne m’en occupe plus. » Dans son sillage flottait un agréable vent de liberté. On aurait aimé une suite, une généralisation à la totalité des sujets de préoccupation. Une immense proclamation d’indifférence.

samedi 9 mai 2026

Conversation avec Claude (3)


 

Moi : On reprend sur la pseudo intelligence des machines. Si les LLM n'ont pas une connaissance authentique des domaines abordés (cf les cas d'erreurs énormes), alors en quoi consiste exactement leur connaissance inauthentique ?

Claude : Bonne question — elle touche au cœur de ce que font réellement les LLM.

La "connaissance" des LLM : de quoi s'agit-il exactement ?                                                    

Ce que ce n'est pas

La connaissance humaine authentique implique plusieurs choses que les LLM n'ont pas :

 

Un ancrage dans l'expérience (percevoir, agir, échouer, corriger)

Une compréhension causale du monde (savoir pourquoi quelque chose fonctionne)

Une vérification par l'usage (tester une affirmation contre la réalité)

Une intentionnalité — le fait que la connaissance est à propos de quelque chose pour un sujet

 

Ce que c'est réellement

La connaissance des LLM est mieux décrite comme une compression statistique de traces linguistiques humaines. Plus précisément :

1. Une carte des cooccurrences sémantiques

Le modèle a appris quels concepts apparaissent ensemble, dans quels contextes, avec quelles structures. Il sait que "antibiotique" cooccurre avec "bactérie" et pas avec "virus" — mais sans avoir jamais vu une bactérie.

2. Une maîtrise des formes du discours expert

Il sait comment parler de physique quantique, de droit, de médecine — les structures argumentatives, le vocabulaire, les précautions rhétoriques typiques. C'est une compétence discursive, pas épistémique.

3. Une interpolation dans un espace de haute dimension

Face à une requête, le modèle interpole entre des patterns déjà vus. Quand ça marche bien, l'interpolation produit quelque chose de juste. Quand ça échoue (hallucinations), c'est que le modèle extrapole dans une zone creuse de son espace d'entraînement — et produit quelque chose de plausible en forme mais faux en contenu.

4. Pas de modèle du monde, mais un modèle du texte sur le monde

C'est la distinction clé. Un LLM n'a pas de représentation du monde — il a une représentation de ce que les humains disent du monde. Ces deux choses se recoupent massivement, mais pas totalement.

 

Pourquoi ça marche quand même si souvent ?

Parce que le langage humain est lui-même une compression du monde. Les textes d'entraînement contiennent des millions de raisonnements, corrections, débats — le modèle hérite indirectement de beaucoup de structure réelle. C'est du savoir de seconde main, médiatisé par le langage, mais pas pour autant nul.

 

La formulation la plus honnête

Ce que fait un LLM, c'est de la cohérence locale sans vérité globale garantie : chaque étape du raisonnement est localement plausible, mais rien ne garantit que la chaîne entière atterrisse sur quelque chose de vrai — parce qu'il n'y a pas de boucle de feedback avec la réalité.

C'est proche de ce que Searle pointait avec la chambre chinoise : manipulation syntaxique sans sémantique ancrée. Sauf que la question reste ouverte de savoir si suffisamment de syntaxe finit par faire émerger quelque chose qui ressemble fonctionnellement à de la sémantique.

vendredi 8 mai 2026

Fictions




"Tout le monde se trompe, tout le monde vit dans l'illusion. On peut admettre au mieux une échelle des fictions, une hiérarchie des irréalités, donner la préférence à telle plutôt qu'à telle autre, mais opter, non, décidément non." 

Cioran, Ecartèlement

jeudi 7 mai 2026

Goût bizarre (2)


 

J’aime beaucoup T. Rex ; j’ai eu la chance de vivre l’explosion du Glam Rock au bon âge (14 ans) et entendre Get It On dans les auto tamponneuses de mon village reste un souvenir inoubliable. Mais j'écoute rarement leurs disques. En revanche, je ne me lasse pas du groupe de folk expérimental qui a précédé T. Rex, je veux parler de Tyrannosaurus Rex que j’ai découvert beaucoup plus tard avec Internet. On trouve dans ces enregistrements une quantité impressionnante de magnifiques chansons impeccablement produites par Tony Visconti. Le génie mélodique du jeune Marc Bolan tournait à plein régime. Il racontait à la presse que les textes lui étaient « dictés ». J'y reviens régulièrement parce que je n’ai toujours pas élucidé la fascination exercée par cette musique venue d’ailleurs. Chaque titre est plongé dans une ambiance planante avec des percussions et des chœurs exotiques. Et puis il y a les cris extatiques de Bolan. A cause d’eux, on m’a souvent demandé de baisser, voire de couper le son. Les génies sont souvent incompris.

 

mercredi 6 mai 2026

Conversation avec Claude (2)


 

Claude : La bonne question n'est peut-être pas « est-ce que l'IA comprend ? » mais « qu'appelons-nous comprendre, et pourquoi tenons-nous tant à réserver ce mot à nous-mêmes ? »

Moi : Bonne question. La compréhension n'est-elle pas un acte individuel subjectif, singulier, basé sur l'expérience ?

Claude a répondu : C'est une intuition philosophiquement très forte. Creusons-la.

 La compréhension comme acte subjectif incarné

Vous pointez vers une tradition philosophique bien établie.

Chez Husserl et la phénoménologie, comprendre n'est pas traiter de l'information : c'est un acte de conscience intentionnelle, orientée vers un objet, vécue depuis un point de vue à la première personne. La compréhension est irréductiblement subjective.

Chez Heidegger, comprendre (Verstehen) est encore plus radical : c'est une structure existentiale fondamentale. On comprend le monde parce qu'on y est jeté, embodié, mortel. Le marteau se comprend en le tenant, pas en lisant sa description.

Chez Merleau-Ponty, la compréhension passe par le corps vécu — pas par un cerveau qui traite des symboles. Comprendre « chaud » suppose d'avoir eu chaud.

Sur cette base, l'IA ne comprend effectivement pas — et ne peut pas comprendre, par construction.

 Mais quelques tensions apparaissent

La compréhension est-elle vraiment entièrement individuelle ?

Le langage lui-même est une réalité intersubjective. Wittgenstein l'a montré : il ne peut pas y avoir de langage privé. Le sens d'un mot n'existe que dans un usage partagé, dans des jeux de langage collectifs. Ma compréhension du mot « justice » est pétrie de millénaires de débats humains — elle n'est pas purement singulière.

L'expérience subjective est-elle accessible aux autres ?

Quand vous dites « je comprends », personne ne peut vérifier ce qui se passe réellement en vous. Le problème des qualia est symétrique : je ne sais pas non plus ce que vous ressentez quand vous voyez du rouge. La subjectivité est, par définition, opaque de l'extérieur — pour l'IA comme pour autrui.

La compréhension admet des degrés.

Un enfant de 3 ans « comprend » le feu différemment d'un physicien. Un aveugle de naissance « comprend » la couleur différemment d'un peintre. La frontière entre comprendre et ne-pas-comprendre est moins nette qu'elle n'y paraît.

 Le nœud du problème

Si la compréhension exige :

 une subjectivité → l'IA échoue (probablement)

une expérience incarnée → l'IA échoue (certainement)

une singularité biographique → l'IA échoue (par construction)

 

Alors la définition du perroquet probabiliste tient — non pas comme insulte, mais comme délimitation ontologique.

Mais alors surgit une question vertigineuse :

 

Si la compréhension est irréductiblement subjective et incarnée, à quoi sert-il qu'une entité produise des réponses indiscernables de celles d'un être qui comprend ?

 

Est-ce que la fonctionnalité de la compréhension peut exister sans son essence ? Et si oui — est-ce que l'essence compte encore, ou seulement les effets dans le monde ?

C'est là, peut-être, que la question déborde la philosophie de l'esprit pour devenir une question éthique et politique : que voulons-nous que la compréhension signifie dans un monde où des machines en simulent les effets ?

mardi 5 mai 2026

Dans le décor


Bill Térébenthine, Tout manque de réalité, 2026


J’avais été séduit, en découvrant son existence, par l’hypothèse de la simulation qui, parait-il, rencontre un fort succès du côté de la Silicon Valley. En gros, nous vivrions dans une réalité simulée par des programmes informatiques à la manière des décors de jeux vidéo. Pendant un temps, j’ai aimé y penser en faisant la promenade du chien, m’extasiant sur un détail, un éclairage, un reflet : « Comme c’est réussi ! On y croirait. »

 


lundi 4 mai 2026

Conversation avec Claude (1)


 

J’ai interrogé Claude, l’IA d’Anthropic. 

Ma question (un peu provocante) : « Des perroquets probabilistes gavés de productions humaines et qui les régurgitent sans en comprendre le sens." Je lui ai demandé ce qu’il pensait de cette définition.

Sa réponse : Les « perroquets probabilistes » : une métaphore séduisante mais incomplète. Cette formule — tirée du célèbre article "On the Dangers of Stochastic Parrots" (Bender, Gebru et al., 2021) — a le mérite d'être percutante. Mais elle mérite d'être décortiquée.

Ce qu'elle capture justement

La nature statistique du processus. Les LLM apprennent effectivement des distributions de probabilités sur des séquences de tokens. Il n'y a pas de « pensée » au sens phénoménologique du terme — pas d'intentionnalité au sens husserlien.

L'ancrage dans la production humaine. Ces modèles n'inventent rien ex nihilo : ils sont entièrement tributaires des textes humains qui les ont nourris. Leurs « biais » sont les biais humains amplifiés et cristallisés.

L'absence de compréhension incarnée. Un modèle ne sait pas ce qu'est la douleur, la faim, ou le rouge. Il manipule des symboles sans l'expérience sensible qui, pour beaucoup de philosophes, fonde le sens.

 Ce qu'elle simplifie ou rate

Le perroquet, lui, ne généralise pas. Il répète des séquences fixes. Un LLM, en revanche, résout des problèmes nouveaux, traduit entre langues qu'il n'a jamais vues combinées, raisonne par analogie. C'est qualitativement différent de la répétition.

La question du « sens » est philosophiquement non triviale. Qu'est-ce que comprendre ? Si c'est manipuler des symboles de façon cohérente, contextuelle et productive — les LLM le font. Si c'est avoir une vie intérieure subjective, la question reste ouverte même pour d'autres humains (problème des qualia, argument de la chambre chinoise de Searle).

La métaphore occulte les capacités émergentes. Raisonnement formel, détection de contradictions, transfert entre domaines… Ces propriétés ne s'expliquent pas simplement par de la « régurgitation ».

« Gavés » implique une passivité. Mais l'architecture transformer, l'attention, le fine-tuning, le RLHF — c'est une ingénierie du traitement, pas du stockage brut.

(à suivre)

samedi 2 mai 2026

1er mai Blues


 

S’il vous plait

laissez les ouvriers

les employés

les salariés

profiter du 1er mai

vous avez multiplié vos profits

par 2, 3, 4, 5

vos rémunérations

ont doublé, triplé, quadruplé

pendant que dans le même temps

les salaires des travailleurs stagnaient

et le pouvoir d’achat diminuait

à vue d’œil

alors laissez-les souffler

profiter du printemps

faire la grasse matinée

défiler dans les rues

cela leur fait du bien

peut-être même

cela vous fera du bien

à vous aussi

 

vendredi 1 mai 2026

En lisant, en écrivant


 

 Le thème revient souvent : les français lisent de moins en moins de livres, les jeunes plus du tout. Mais, conjointement (et inévitablement), on constate qu’ils écrivent de moins en moins. Or, les deux phénomènes associés peuvent conduire à se demander s’ils pensent encore. Comment mettre de l’ordre dans ses idées, organiser sa pensée, sans l’aide de l’écriture ? Flannery O’Connor le résumait ainsi : « J’écris parce que je ne sais pas ce que je pense tant que je n’ai pas lu ce que de dis. » Certains, semble-t-il, ne le saurons jamais. Cependant, plongés dans l’ignorance de ce que représente l’expérience de la lecture et de l’écriture, ils risquent de ne pas s'en apercevoir. Et puis ils y a l’IA...