G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur

mercredi 6 mai 2026

Conversation avec Claude (2)


 

Claude : La bonne question n'est peut-être pas « est-ce que l'IA comprend ? » mais « qu'appelons-nous comprendre, et pourquoi tenons-nous tant à réserver ce mot à nous-mêmes ? »

Moi : Bonne question. La compréhension n'est-elle pas un acte individuel subjectif, singulier, basé sur l'expérience ?

Claude a répondu : C'est une intuition philosophiquement très forte. Creusons-la.

 La compréhension comme acte subjectif incarné

Vous pointez vers une tradition philosophique bien établie.

Chez Husserl et la phénoménologie, comprendre n'est pas traiter de l'information : c'est un acte de conscience intentionnelle, orientée vers un objet, vécue depuis un point de vue à la première personne. La compréhension est irréductiblement subjective.

Chez Heidegger, comprendre (Verstehen) est encore plus radical : c'est une structure existentiale fondamentale. On comprend le monde parce qu'on y est jeté, embodié, mortel. Le marteau se comprend en le tenant, pas en lisant sa description.

Chez Merleau-Ponty, la compréhension passe par le corps vécu — pas par un cerveau qui traite des symboles. Comprendre « chaud » suppose d'avoir eu chaud.

Sur cette base, l'IA ne comprend effectivement pas — et ne peut pas comprendre, par construction.

 Mais quelques tensions apparaissent

La compréhension est-elle vraiment entièrement individuelle ?

Le langage lui-même est une réalité intersubjective. Wittgenstein l'a montré : il ne peut pas y avoir de langage privé. Le sens d'un mot n'existe que dans un usage partagé, dans des jeux de langage collectifs. Ma compréhension du mot « justice » est pétrie de millénaires de débats humains — elle n'est pas purement singulière.

L'expérience subjective est-elle accessible aux autres ?

Quand vous dites « je comprends », personne ne peut vérifier ce qui se passe réellement en vous. Le problème des qualia est symétrique : je ne sais pas non plus ce que vous ressentez quand vous voyez du rouge. La subjectivité est, par définition, opaque de l'extérieur — pour l'IA comme pour autrui.

La compréhension admet des degrés.

Un enfant de 3 ans « comprend » le feu différemment d'un physicien. Un aveugle de naissance « comprend » la couleur différemment d'un peintre. La frontière entre comprendre et ne-pas-comprendre est moins nette qu'elle n'y paraît.

 Le nœud du problème

Si la compréhension exige :

 une subjectivité → l'IA échoue (probablement)

une expérience incarnée → l'IA échoue (certainement)

une singularité biographique → l'IA échoue (par construction)

 

Alors la définition du perroquet probabiliste tient — non pas comme insulte, mais comme délimitation ontologique.

Mais alors surgit une question vertigineuse :

 

Si la compréhension est irréductiblement subjective et incarnée, à quoi sert-il qu'une entité produise des réponses indiscernables de celles d'un être qui comprend ?

 

Est-ce que la fonctionnalité de la compréhension peut exister sans son essence ? Et si oui — est-ce que l'essence compte encore, ou seulement les effets dans le monde ?

C'est là, peut-être, que la question déborde la philosophie de l'esprit pour devenir une question éthique et politique : que voulons-nous que la compréhension signifie dans un monde où des machines en simulent les effets ?

mardi 5 mai 2026

Dans le décor


Bill Térébenthine, Tout manque de réalité, 2026


J’avais été séduit, en découvrant son existence, par l’hypothèse de la simulation qui, parait-il, rencontre un fort succès du côté de la Silicon Valley. En gros, nous vivrions dans une réalité simulée par des programmes informatiques à la manière des décors de jeux vidéo. Pendant un temps, j’ai aimé y penser en faisant la promenade du chien, m’extasiant sur un détail, un éclairage, un reflet : « Comme c’est réussi ! On y croirait. »

 


lundi 4 mai 2026

Conversation avec Claude (1)


 

J’ai interrogé Claude, l’IA d’Anthropic. 

Ma question (un peu provocante) : « Des perroquets probabilistes gavés de productions humaines et qui les régurgitent sans en comprendre le sens." Je lui ai demandé ce qu’il pensait de cette définition.

Sa réponse : Les « perroquets probabilistes » : une métaphore séduisante mais incomplète. Cette formule — tirée du célèbre article "On the Dangers of Stochastic Parrots" (Bender, Gebru et al., 2021) — a le mérite d'être percutante. Mais elle mérite d'être décortiquée.

Ce qu'elle capture justement

La nature statistique du processus. Les LLM apprennent effectivement des distributions de probabilités sur des séquences de tokens. Il n'y a pas de « pensée » au sens phénoménologique du terme — pas d'intentionnalité au sens husserlien.

L'ancrage dans la production humaine. Ces modèles n'inventent rien ex nihilo : ils sont entièrement tributaires des textes humains qui les ont nourris. Leurs « biais » sont les biais humains amplifiés et cristallisés.

L'absence de compréhension incarnée. Un modèle ne sait pas ce qu'est la douleur, la faim, ou le rouge. Il manipule des symboles sans l'expérience sensible qui, pour beaucoup de philosophes, fonde le sens.

 Ce qu'elle simplifie ou rate

Le perroquet, lui, ne généralise pas. Il répète des séquences fixes. Un LLM, en revanche, résout des problèmes nouveaux, traduit entre langues qu'il n'a jamais vues combinées, raisonne par analogie. C'est qualitativement différent de la répétition.

La question du « sens » est philosophiquement non triviale. Qu'est-ce que comprendre ? Si c'est manipuler des symboles de façon cohérente, contextuelle et productive — les LLM le font. Si c'est avoir une vie intérieure subjective, la question reste ouverte même pour d'autres humains (problème des qualia, argument de la chambre chinoise de Searle).

La métaphore occulte les capacités émergentes. Raisonnement formel, détection de contradictions, transfert entre domaines… Ces propriétés ne s'expliquent pas simplement par de la « régurgitation ».

« Gavés » implique une passivité. Mais l'architecture transformer, l'attention, le fine-tuning, le RLHF — c'est une ingénierie du traitement, pas du stockage brut.

(à suivre)

samedi 2 mai 2026

1er mai Blues


 

S’il vous plait

laissez les ouvriers

les employés

les salariés

profiter du 1er mai

vous avez multiplié vos profits

par 2, 3, 4, 5

vos rémunérations

ont doublé, triplé, quadruplé

pendant que dans le même temps

les salaires des travailleurs stagnaient

et le pouvoir d’achat diminuait

à vue d’œil

alors laissez-les souffler

profiter du printemps

faire la grasse matinée

défiler dans les rues

cela leur fait du bien

peut-être même

cela vous fera du bien

à vous aussi

 

vendredi 1 mai 2026

En lisant, en écrivant


 

 Le thème revient souvent : les français lisent de moins en moins de livres, les jeunes plus du tout. Mais, conjointement (et inévitablement), on constate qu’ils écrivent de moins en moins. Or, les deux phénomènes associés peuvent conduire à se demander s’ils pensent encore. Comment mettre de l’ordre dans ses idées, organiser sa pensée, sans l’aide de l’écriture ? Flannery O’Connor le résumait ainsi : « J’écris parce que je ne sais pas ce que je pense tant que je n’ai pas lu ce que de dis. » Certains, semble-t-il, ne le saurons jamais. Cependant, plongés dans l’ignorance de ce que représente l’expérience de la lecture et de l’écriture, ils risquent de ne pas s'en apercevoir. Et puis ils y a l’IA...

 

jeudi 30 avril 2026

Musique interdite


 

Cette nuit, j’ai rêvé (ou plutôt cauchemardé) que je vivais dans une sorte de dictature où j’étais obligé d’écouter la musique en cachette. Pourquoi l’écoute de la musique était-elle interdite ? Je n’en savais rien ou je l’avais oublié au réveil. Peut-être une tyrannie religieuse particulièrement intégriste. En tous cas, l’ambiance était pesante, menaçante et j’ai éprouvé un soulagement lorsque je me suis réveillé au milieu de la nuit. Tout va bien, ai-je pensé. En comparaison, la réalité parait enviable.

 

mercredi 29 avril 2026

Aidons les bots


 

On ne peut pas laisser les IA ingurgiter des masses de données sans les aider à faire un tri. Ce blog, par exemple, ne leur est d’aucune utilité. Plus de perte de temps et d’énergie pour récolter des choses sans intérêt ou, pire, qui risquent d’entrainer nos nouveaux amis artificiels sur des pentes glissantes (ironie, mauvais esprit, irrespect envers les autorités, etc.). D’où l’idée de créer un label NGD pour No Good Data. Traduction : pas de données exploitables. Les robots pourront ainsi passer leur chemin et se tourner vers des sites sérieux.

 

mardi 28 avril 2026

Le grésillement du blues

Robert Crumb


 Greil Marcus peut être très pénible dans le genre universitaire obsessionnel qui ne peut pas s'empêcher d'étaler les moindres détails des connaissances qu'il a accumulées sur le sujet traité. Heureusement, et c'est la raison pour laquelle je le lis, il lui arrive de se laisser emporter par l'écriture ce qui peut donner lieu à des envolées visionnaires, comme lorsqu'il se lance dans une apologie du "bruit de fond" sur les enregistrements de Blues et qu'il appelle "grésillement Paramount".  
"Il nimbe l'interprétation d'une aura de lointain, d'égarement, d'abandon qui tout entière lui appartient depuis le départ. Le bruit de fond - "qui donne l'impression que la chanteuse peut disparaître dans l'éther à tout moment" - génère un langage au sein duquel même le mot le plus clairement prononcé demeure ambigu dans son contexte sonore, et ce contexte lui-même n'est perceptible qu'à travers ce voile."
C'est exactement ce qui se passe avec les enregistrement des héros du Mississippi Delta Blues (Skip James, Son House, Robert Johnson, etc.)
Greil Marcus, Three Songs, Three Singers, Three Nations

 


lundi 27 avril 2026

Irréalité

Bill Térébenthine

"La plénitude comme extrémité du bonheur n'est possible que dans les instants où l'on prend conscience en profondeur de l'irréalité et de la vie et de la mort. Ces instants sont rares en tant qu'expériences, bien qu'ils puissent être fréquents dans l'ordre de la réflexion. En ce domaine, n'existe que ce qu'on sent. Or, l'irréalité sentie et cependant transcendée à l'intérieur d'un même acte, est une performance qui rivalise avec l'extase et parfois l'éclipse."

Cioran, Ebauches de vertige