Le Carnet de Joe Legloseur
Réflexions inutiles et vaines notées au fil des jours.
dimanche 17 mai 2026
samedi 16 mai 2026
Conversation avec Claude (4)
Claude : Tu veux qu'on
creuse un aspect en particulier — les hallucinations comme symptôme, la
question de la compréhension causale, ou la comparaison avec d'autres formes de
connaissance non-ancrée (comme la connaissance livresque humaine) ?
Moi : C'est ok. Pour moi, le
nœud est la question de la représentation. "Un LLM n'a pas de
représentation du monde — il a une représentation de ce que les humains disent
du monde. Ces deux choses se recoupent massivement, mais pas totalement."
Cela demande un peu de réflexion autour de la vieille question des rapports
entre pensée et langage. Vertigineux.
Claude : Oui, vertigineux est le
bon mot. Et c'est exactement là que ça devient philosophiquement sérieux.
Le nœud : pensée, langage, monde
La position classique (Frege,
Russell) : le langage exprime la pensée
Le langage serait un véhicule
transparent — la pensée précède, le mot suit. Dans cette vue, un LLM qui
maîtrise le langage sans la pensée sous-jacente serait clairement creux : il
aurait le contenant sans le contenu.
Mais cette position est déjà
problématique chez les humains. Peut-on vraiment penser "hors
langage" ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
Le tournant linguistique : et si
c'était l'inverse ?
Wittgenstein (le second),
Sapir-Whorf, plus tard Derrida : le langage n'exprime pas la pensée, il la
constitue. Ce qu'on peut penser dépend de ce qu'on peut dire. Les concepts
qu'une langue découpe dans le réel orientent la perception elle-même.
Si c'est vrai, alors la
distinction entre "représentation du monde" et "représentation
de ce qu'on dit du monde" s'effondre partiellement — parce que le monde
humain est largement un monde linguistiquement constitué.
Et là, la position du LLM devient
beaucoup plus ambiguë : s'il maîtrise la structure du langage humain, il
maîtrise peut-être quelque chose de la structure de l'expérience humaine du
monde.
Ce qui manque au LLM, dans la
philosophie du langage contemporaine (Putnam, Kripke), c'est le grounding
causal : le mot "eau" réfère à H₂O non pas parce qu'on le définit
ainsi, mais parce qu'il y a une chaîne causale entre le mot et la substance
dans le monde.
Les mots du LLM ne sont ancrés
dans rien d'autre que d'autres mots. C'est un système purement différentiel —
comme Saussure le disait de la langue en général, mais poussé à l'extrême : ici
il n'y a vraiment que des différences, sans aucun locuteur qui, lui, touche le
monde.
Sauf que — et c'est là où ça
devient vertigineux — les textes d'entraînement ont été écrits par des gens
qui, eux, touchaient le monde. Le grounding est là, mais fossilisé dans le
corpus. Comme si le LLM héritait d'une référence de seconde main, sédimentée.
La question qui reste ouverte
Est-ce qu'une représentation
purement relationnelle — un système de concepts définis uniquement par leurs
rapports mutuels — peut constituer une forme de connaissance du monde, si cette
structure relationnelle est suffisamment isomorphe à la structure du monde
lui-même ?
C'est exactement la question que
posait déjà le débat entre réalisme structurel et réalisme naïf en philosophie
des sciences. Et on n'a pas de réponse tranchée.
Ce qui est sûr : les LLM ont forcé cette vieille question à revenir avec une acuité nouvelle — non plus comme exercice académique, mais comme problème pratique et urgent.
Moi : Réalisme structurel et réalisme naïf en philosophie des sciences : tu peux expliciter (en faisant court) ?
Claude : Réalisme naïf vs réalisme structurel
Le réalisme naïf (ou "direct")
La science décrit le monde tel
qu'il est. Les entités théoriques — électrons, gènes, champs — existent
vraiment, avec les propriétés qu'on leur attribue. La connaissance scientifique
est une correspondance directe entre nos représentations et la réalité.
Problème majeur : l'histoire des
sciences est un cimetière de théories autrefois triomphantes et aujourd'hui
abandonnées. Le phlogistique, l'éther, la masse absolue newtonienne — ces
entités étaient "réelles" pour leurs contemporains. Pourquoi faire
confiance aux entités d'aujourd'hui ? C'est l'argument de la pessimistic
meta-induction (Laudan).
La réponse : ce qui survit aux
révolutions scientifiques, ce ne sont pas les entités, mais les structures
mathématiques — les relations, les équations, les lois formelles.
Maxwell → Einstein : l'éther
disparaît, mais les équations de Maxwell restent. Newton → Einstein : la notion
de masse change radicalement, mais les relations quantitatives se conservent
comme cas limite.
Donc : on ne peut pas savoir ce
qu'est le monde, mais on peut savoir comment il est structuré. La science
capture un isomorphisme entre ses structures formelles et la structure du réel.
Un LLM est précisément un système
qui capture des structures relationnelles sans accéder aux entités elles-mêmes.
La question devient alors : si la structure est suffisamment fidèle, est-ce que
ça suffit pour parler de connaissance ?
Le réalisme structurel dit :
peut-être que oui — et que c'est d'ailleurs tout ce qu'on peut espérer, même
pour les humains.
vendredi 15 mai 2026
Sur Joseph Joubert
« Vous êtes dans la solitude, mon bon ami ; rien ne vous distrait. Je vous exhorte à écrire tous les soirs, en rentrant, les méditations de votre journée. Vous choisirez, au bout de quelque temps, dans ces fantaisies de votre pensée, et vous serez surpris d’avoir fait, presque à votre insu, un fort bel ouvrage. Profitez de mon conseil ; ce travail ne sera pas pénible et sera « glorieux. Il faut laisser quelque trace de son passage « et remplir sa mission. »
Malgré les appels pressants de ses amis, Joubert est pourtant resté un « auteur sans livre, un écrivain sans écrit. » (dixit Maurice Blanchot).
jeudi 14 mai 2026
Initiatique
"Pour ceux qui le vécurent, l'apprentissage du rock constitua la plus belle des aventures. En effet, l'achat de disques était un geste sacré, une expérience grisante. Avec l'amour du rock chevillé au corps, on touchait à la transgression et à la condamnation des parents sans s'exposer au vrai danger. On voyageait de Londres à San Francisco sans bouger de chez soi. On vibrait, extatiques, au son d'un musique qui était en train de tout bousculer sur son passage sans avoir à manifester dans la rue."
Cedric Bru
mercredi 13 mai 2026
Sommeil
Il m’arrive de faire de
« bonnes nuits » et même, parfois, de faire de beaux rêves. Cette nuit, j’étais dans un
bureau où se trouvait une femme brune qui me plaisait beaucoup. M’étant
approché pour consulter un document quelconque (ce détail ne présentait
apparemment aucun intérêt dans le rêve), alors que je me penchai très près de
son visage, elle déposa un bisou furtif sur mes lèvres. Passé le moment de
surprise, je contre-attaquai avec un vrai baiser fougueux tout en la serrant
contre moi. Je crois qu’elle m’a soufflé une invitation à la retrouver après
les heures de bureau. Mais je commençais déjà à m’éloigner pour retrouver ce
qu’il est convenu d’appeler la réalité.
mardi 12 mai 2026
Loin de l'actualité
J’ai décroché de la lecture de la
presse. Je préfère revenir à des intérêts plus futiles et lire, par exemple, Le Mystère Yves Adrien de Cedric Bru.
Yves Adrien, ce nom ne dira probablement rien à un très grand nombre de
personnes. En revanche, il réveillera peut-être de lointains souvenirs chez d’anciens
collégiens du début des années 70 qui lisaient avec passion les articles du
magazine Rock & Folk. Ceux-là
pourront comprendre une fixation assez difficile à justifier de manière
rationnelle.
lundi 11 mai 2026
Téléphone public
Croisant un piéton en pleine conversation
téléphonique, je captai au passage une réponse. L’interlocuteur devait avoir
fait part d’une inquiétude. Le piéton, sur un ton convainquant, lui conseillait
de « ne pas s’en faire pour ça ». « Cela fait un moment,
ajouta-t-il, que je ne m’en occupe plus. » Dans son sillage flottait un
agréable vent de liberté. On aurait aimé une suite, une généralisation à la
totalité des sujets de préoccupation. Une immense proclamation d’indifférence.
dimanche 10 mai 2026
samedi 9 mai 2026
Conversation avec Claude (3)
Moi : On reprend sur la pseudo intelligence des
machines. Si les LLM n'ont pas une connaissance authentique des domaines
abordés (cf les cas d'erreurs énormes), alors en quoi consiste exactement leur
connaissance inauthentique ?
Claude : Bonne question — elle touche au cœur de ce que
font réellement les LLM.
La "connaissance" des
LLM : de quoi s'agit-il exactement ?
Ce que ce n'est pas
La connaissance humaine authentique implique plusieurs
choses que les LLM n'ont pas :
Un ancrage dans l'expérience (percevoir, agir, échouer,
corriger)
Une compréhension causale du monde (savoir pourquoi quelque
chose fonctionne)
Une vérification par l'usage (tester une affirmation contre
la réalité)
Une intentionnalité — le fait que la connaissance est à
propos de quelque chose pour un sujet
Ce que c'est réellement
La connaissance des LLM est mieux décrite comme une
compression statistique de traces linguistiques humaines. Plus précisément :
1. Une carte des cooccurrences sémantiques
Le modèle a appris quels concepts apparaissent ensemble,
dans quels contextes, avec quelles structures. Il sait que
"antibiotique" cooccurre avec "bactérie" et pas avec
"virus" — mais sans avoir jamais vu une bactérie.
2. Une maîtrise des formes du discours expert
Il sait comment parler de physique quantique, de droit, de
médecine — les structures argumentatives, le vocabulaire, les précautions
rhétoriques typiques. C'est une compétence discursive, pas épistémique.
3. Une interpolation dans un espace de haute dimension
Face à une requête, le modèle interpole entre des patterns
déjà vus. Quand ça marche bien, l'interpolation produit quelque chose de juste.
Quand ça échoue (hallucinations), c'est que le modèle extrapole dans une zone
creuse de son espace d'entraînement — et produit quelque chose de plausible en
forme mais faux en contenu.
4. Pas de modèle du monde, mais un modèle du texte sur le
monde
C'est la distinction clé. Un LLM n'a pas de représentation
du monde — il a une représentation de ce que les humains disent du monde. Ces
deux choses se recoupent massivement, mais pas totalement.
Pourquoi ça marche quand même si souvent ?
Parce que le langage humain est lui-même une compression du
monde. Les textes d'entraînement contiennent des millions de raisonnements,
corrections, débats — le modèle hérite indirectement de beaucoup de structure
réelle. C'est du savoir de seconde main, médiatisé par le langage, mais pas
pour autant nul.
La formulation la plus honnête
Ce que fait un LLM, c'est de la cohérence locale sans vérité
globale garantie : chaque étape du raisonnement est localement plausible, mais
rien ne garantit que la chaîne entière atterrisse sur quelque chose de vrai —
parce qu'il n'y a pas de boucle de feedback avec la réalité.
C'est proche de ce que Searle pointait avec la chambre chinoise
: manipulation syntaxique sans sémantique ancrée. Sauf que la question reste
ouverte de savoir si suffisamment de syntaxe finit par faire émerger quelque
chose qui ressemble fonctionnellement à de la sémantique.
vendredi 8 mai 2026
Fictions
Cioran, Ecartèlement







