Cioran, Ecartèlement
Le Carnet de Joe Legloseur
Réflexions inutiles et vaines notées au fil des jours.
vendredi 8 mai 2026
Fictions
jeudi 7 mai 2026
Goût bizarre (2)
J’aime beaucoup T. Rex ;
j’ai eu la chance de vivre l’explosion du Glam Rock au bon âge (14 ans) et
entendre Get It On dans les auto tamponneuses de mon village reste un souvenir inoubliable. Mais j'écoute rarement leurs disques. En revanche, je ne me lasse pas du groupe de folk expérimental
qui a précédé T. Rex, je veux parler de Tyrannosaurus Rex que j’ai découvert beaucoup plus tard avec Internet. On trouve dans ces enregistrements
une quantité impressionnante de magnifiques chansons impeccablement produites
par Tony Visconti. Le génie mélodique du jeune Marc Bolan tournait à plein
régime. Il racontait à la presse que les textes lui étaient « dictés ».
J'y reviens régulièrement parce que je n’ai toujours pas élucidé la fascination exercée par cette
musique venue d’ailleurs. Chaque titre
est plongé dans une ambiance planante avec des percussions et des chœurs exotiques.
Et puis il y a les cris extatiques de Bolan. A cause d’eux, on m’a souvent
demandé de baisser, voire de couper le son. Les génies sont souvent incompris.
mercredi 6 mai 2026
Conversation avec Claude (2)
Claude : La bonne question n'est peut-être pas « est-ce
que l'IA comprend ? » mais « qu'appelons-nous comprendre, et pourquoi
tenons-nous tant à réserver ce mot à nous-mêmes ? »
Moi : Bonne question. La compréhension n'est-elle pas un
acte individuel subjectif, singulier, basé sur l'expérience ?
Claude a répondu : C'est une intuition philosophiquement
très forte. Creusons-la.
Vous pointez vers une tradition philosophique bien établie.
Chez Husserl et la phénoménologie, comprendre n'est pas
traiter de l'information : c'est un acte de conscience intentionnelle, orientée
vers un objet, vécue depuis un point de vue à la première personne. La
compréhension est irréductiblement subjective.
Chez Heidegger, comprendre (Verstehen) est encore plus
radical : c'est une structure existentiale fondamentale. On comprend le monde
parce qu'on y est jeté, embodié, mortel. Le marteau se comprend en le tenant,
pas en lisant sa description.
Chez Merleau-Ponty, la compréhension passe par le corps vécu
— pas par un cerveau qui traite des symboles. Comprendre « chaud » suppose
d'avoir eu chaud.
Sur cette base, l'IA ne comprend effectivement pas — et ne
peut pas comprendre, par construction.
La compréhension est-elle vraiment entièrement individuelle
?
Le langage lui-même est une réalité intersubjective.
Wittgenstein l'a montré : il ne peut pas y avoir de langage privé. Le sens d'un
mot n'existe que dans un usage partagé, dans des jeux de langage collectifs. Ma
compréhension du mot « justice » est pétrie de millénaires de débats humains —
elle n'est pas purement singulière.
L'expérience subjective est-elle accessible aux autres ?
Quand vous dites « je comprends », personne ne peut vérifier
ce qui se passe réellement en vous. Le problème des qualia est symétrique : je
ne sais pas non plus ce que vous ressentez quand vous voyez du rouge. La
subjectivité est, par définition, opaque de l'extérieur — pour l'IA comme pour
autrui.
La compréhension admet des degrés.
Un enfant de 3 ans « comprend » le feu différemment d'un
physicien. Un aveugle de naissance « comprend » la couleur différemment d'un
peintre. La frontière entre comprendre et ne-pas-comprendre est moins nette
qu'elle n'y paraît.
Si la compréhension exige :
une expérience incarnée → l'IA échoue (certainement)
une singularité biographique → l'IA échoue (par
construction)
Alors la définition du perroquet probabiliste tient — non pas comme insulte, mais comme délimitation ontologique.
Mais alors surgit une question vertigineuse :
Si la compréhension est irréductiblement subjective et
incarnée, à quoi sert-il qu'une entité produise des réponses indiscernables de
celles d'un être qui comprend ?
Est-ce que la fonctionnalité de la compréhension peut
exister sans son essence ? Et si oui — est-ce que l'essence compte encore, ou
seulement les effets dans le monde ?
C'est là, peut-être, que la question déborde la philosophie
de l'esprit pour devenir une question éthique et politique : que voulons-nous
que la compréhension signifie dans un monde où des machines en simulent les
effets ?
mardi 5 mai 2026
Dans le décor
![]() |
| Bill Térébenthine, Tout manque de réalité, 2026 |
J’avais été séduit, en découvrant
son existence, par l’hypothèse de la simulation qui, parait-il, rencontre un
fort succès du côté de la Silicon Valley. En gros, nous vivrions dans une
réalité simulée par des programmes informatiques à la manière des décors de
jeux vidéo. Pendant un temps, j’ai aimé y penser en faisant la promenade du
chien, m’extasiant sur un détail, un éclairage, un reflet : « Comme c’est
réussi ! On y croirait. »
lundi 4 mai 2026
Conversation avec Claude (1)
J’ai interrogé Claude, l’IA
d’Anthropic.
Ma question (un peu provocante) :
« Des perroquets probabilistes gavés de productions humaines et qui les
régurgitent sans en comprendre le sens." Je lui ai demandé ce qu’il pensait
de cette définition.
Sa réponse : Les «
perroquets probabilistes » : une métaphore séduisante mais incomplète. Cette
formule — tirée du célèbre article "On the Dangers of Stochastic
Parrots" (Bender, Gebru et al., 2021) — a le mérite d'être percutante.
Mais elle mérite d'être décortiquée.
Ce qu'elle capture justement
La nature statistique du
processus. Les LLM apprennent effectivement des distributions de probabilités
sur des séquences de tokens. Il n'y a pas de « pensée » au sens
phénoménologique du terme — pas d'intentionnalité au sens husserlien.
L'ancrage dans la production
humaine. Ces modèles n'inventent rien ex nihilo : ils sont entièrement
tributaires des textes humains qui les ont nourris. Leurs « biais » sont les
biais humains amplifiés et cristallisés.
L'absence de compréhension
incarnée. Un modèle ne sait pas ce qu'est la douleur, la faim, ou le rouge. Il
manipule des symboles sans l'expérience sensible qui, pour beaucoup de
philosophes, fonde le sens.
Le perroquet, lui, ne généralise
pas. Il répète des séquences fixes. Un LLM, en revanche, résout des problèmes
nouveaux, traduit entre langues qu'il n'a jamais vues combinées, raisonne par
analogie. C'est qualitativement différent de la répétition.
La question du « sens » est
philosophiquement non triviale. Qu'est-ce que comprendre ? Si c'est manipuler
des symboles de façon cohérente, contextuelle et productive — les LLM le font.
Si c'est avoir une vie intérieure subjective, la question reste ouverte même
pour d'autres humains (problème des qualia, argument de la chambre chinoise de
Searle).
La métaphore occulte les
capacités émergentes. Raisonnement formel, détection de contradictions,
transfert entre domaines… Ces propriétés ne s'expliquent pas simplement par de
la « régurgitation ».
« Gavés » implique une passivité. Mais l'architecture
transformer, l'attention, le fine-tuning, le RLHF — c'est une ingénierie du
traitement, pas du stockage brut.
(à suivre)
dimanche 3 mai 2026
samedi 2 mai 2026
1er mai Blues
S’il vous plait
laissez les ouvriers
les employés
les salariés
profiter du 1er mai
vous avez multiplié vos profits
par 2, 3, 4, 5
vos rémunérations
ont doublé, triplé, quadruplé
pendant que dans le même temps
les salaires des travailleurs stagnaient
et le pouvoir d’achat diminuait
à vue d’œil
alors laissez-les souffler
profiter du printemps
faire la grasse matinée
défiler dans les rues
cela leur fait du bien
peut-être même
cela vous fera du bien
à vous aussi
vendredi 1 mai 2026
En lisant, en écrivant
Le thème revient souvent : les français lisent de moins en moins de livres, les jeunes plus du tout. Mais, conjointement (et inévitablement), on constate qu’ils écrivent de moins en moins. Or, les deux phénomènes associés peuvent conduire à se demander s’ils pensent encore. Comment mettre de l’ordre dans ses idées, organiser sa pensée, sans l’aide de l’écriture ? Flannery O’Connor le résumait ainsi : « J’écris parce que je ne sais pas ce que je pense tant que je n’ai pas lu ce que de dis. » Certains, semble-t-il, ne le saurons jamais. Cependant, plongés dans l’ignorance de ce que représente l’expérience de la lecture et de l’écriture, ils risquent de ne pas s'en apercevoir. Et puis ils y a l’IA...
jeudi 30 avril 2026
Musique interdite
Cette nuit, j’ai rêvé (ou plutôt
cauchemardé) que je vivais dans une sorte de dictature où j’étais obligé
d’écouter la musique en cachette. Pourquoi l’écoute de la musique était-elle
interdite ? Je n’en savais rien ou je l’avais oublié au réveil. Peut-être
une tyrannie religieuse particulièrement intégriste. En tous cas, l’ambiance
était pesante, menaçante et j’ai éprouvé un soulagement lorsque je me suis
réveillé au milieu de la nuit. Tout va bien, ai-je pensé. En comparaison, la
réalité parait enviable.
mercredi 29 avril 2026
Aidons les bots
On ne peut pas laisser les IA
ingurgiter des masses de données sans les aider à faire un tri. Ce blog, par
exemple, ne leur est d’aucune utilité. Plus de perte de temps et d’énergie pour récolter des choses sans intérêt ou, pire, qui risquent
d’entrainer nos nouveaux amis artificiels sur des pentes glissantes (ironie,
mauvais esprit, irrespect envers les autorités, etc.). D’où l’idée de créer un
label NGD pour No Good Data.
Traduction : pas de données exploitables. Les robots pourront ainsi passer
leur chemin et se tourner vers des sites sérieux.








