"Ce qu'il y a de pire dans l'erreur, ce n'est pas ce qu'elle a de faux, mais ce qu'elle a de volontaire, d'aveugle et de passionné."
Joseph Joubert, Pensées, essais et maximes
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"Ce qu'il y a de pire dans l'erreur, ce n'est pas ce qu'elle a de faux, mais ce qu'elle a de volontaire, d'aveugle et de passionné."
Joseph Joubert, Pensées, essais et maximes
"Elle arriva à dix heures er demie. Ils attendaient. La porte au bout de la salle s'ouvrit ; avec une certaine timidité, essayant de voir dans la pénombre s'il y avait quelqu'un, elle avança lentement, presque à regret, ses longs cheveux flottant sur ses épaules comme ceux d'une écolière. Tous les regards étaient braqués sur elle. Une jeune femme, sa secrétaire, la suivait.
Les très beaux visages ne s'expliquent pas. Elle avait un long nez, une bouche, et une curieusedistance entre les yeux. C'était un visage à la fois ouvert et insaisissable. En quelque sorte, il exprimait une certaine indifférence envers indifférence envers la vie."
James Salter, Last night (Editions de l'Olivier)
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| Illustration : Bill Térébenthine |
« Un imposteur, un fumiste,
conscient de l’être, donc spectateur de soi-même, est nécessairement plus
avancé dans la connaissance qu’un esprit posé, plein de mérites, et tout d’un
pièce. » Cioran, L’Inconvénient
d’être né
Avec Cioran, on pèse chaque mot.
Condensation maximum, telle est sa devise (qu’il jugeait paralysante mais il ne
savait pas faire autrement). Il faut donc déplier un peu et tirer quelques
développements. Peut-être de quoi occuper un livre entier : ce livre,
précisément. Je me demande si l’auteur de cette réflexion a bien mesuré tout ce
qu’elle entrainait comme renversement
radical des valeurs en vigueur. Pour lui, ce n’était qu’un bâton de dynamite
parmi d’autres. Mais pour ceux qui subissent le dédoublement de l’imposteur en étant
conscients de ce qui se passe en eux, c’est un énorme soulagement. Ce
qu’ils ont vécu toute leur vie comme un handicap, une incapacité, une absence de "compétences sociales" s’avère, aux yeux d’un des penseurs du vingtième siècle, un signe d’excellence dans la connaissance. Il est peut-être temps de tout reconsidérer.
Vous êtes un fumiste (extrait)
Cioran, Cahiers
Joseph Joubert
Joseph Joubert
Je veux revenir en me connaissant,
Comme qui revient chez lui, comme qui recommence à être sociable,
Comme qui est encore aimé dans son ancien village,
Comme qui frôle son enfance morte à chaque pierre du mur,
Et voit s'étendant devant lui la campagne éternelle de jadis
Et la saudade, telle une chanson de maman berçant l'enfant, flotte
Dans cette tragédie que le passé soit du passé
Extrait de « Le passager des
heures, Ode sensationniste », Alvaro de Campos
Cioran, De l'inconvénient d'être né
— Monsieur Legloseur...
— Vous pouvez m’appeler Joe.
— Joe, que pensez-vous de ceux qui sont prêts à voter pour des hommes ou des femmes politiques qui, après avoir minimisé les dangers du réchauffement climatique, ne proposent rien d’autre qu’un cauchemar climatisé sans aucun projet de DIMINUTION MASSIVE DES EMISSIONS DE CO2 (principal gaz à effet de serre d'origine anthropique sur notre planète) tout en sachant qu’une telle politique implique nécessairement un changement d’orientation global incluant tous les aspects de la vie quotidienne (alimentation, transports, consommation, habitations, etc.) ?
— Qu’ils crèvent de chaleur.
— Merci Joe d’avoir répondu et bonne
journée.
"Saint-Exupéry était un homme très bien, je n'en doute pas. Quelques-unes de ses pages respirent profondément. Pourquoi les gens qui en font leur idole sont-ils, la plupart du temps, des imbéciles ?"
Georges Perros, Papiers collés
Je suis accueilli par une ravissante blonde qui a un regard aussi fripon qu'une édition non expurgée de Gamiani. Je lui demande si elle est française, ce qui est parfaitement superflu, car cette souris ne se fringue pas au Prisunic du coin.
Elle porte (allégrement, divinement, merveilleusement) un petit deux-pièces avec alcôves dont on aimerait découvrir les agrafes."
San Antonio, Fleur de nave vinaigrette
Vladimir Jankélévitch, L’Enchantement misical
Il y avait peu de livres à la maison. Ils tenaient tous sur une petite étagère dans un placard. Je me souviens avoir trouvé et lu deux ou trois SAS, Douze chinetoques et une souris de James Hadley Chase et aussi un San Antonio, Fleur de nave vinaigrette, que j’avais apprécié à l’époque pour le côté ludique. Je viens de commencer la relecture. J’ai eu un peu de mal avec l'argot daté, les jeux de mots, les phrases tarabiscotées. En revanche, l’avertissement en préambule est drôle, le ton distancié n’a pas vieilli. Extrait :
« Sachant que la plupart de
mes contemporains sont d’un tempérament bilieux, je prends soin, chaque fois
que je publie un nouveau chef-d’œuvre, d’informer le lecteur que mes
personnages sont imaginaires, fictifs et tout. Cette fois, la précaution me
paraît superflue : qui donc, quel crâne plat, quel cerveau ramolli, irait
supposer que les héros de ce livre sont réels ? »
Cioran : « Lire, c’est laisser un autre peiner pour vous. La forme la plus délicate d’exploitation. » (Copié avec la photo de la page sous les yeux car depuis que j’ai lu ce qu’il pensait de ceux qui citent de mémoire je n’ose plus avoir recours à cette facilité.)
On pense aux éloges accompagnés de larmes qui entourent
la disparition de la lecture. Comment peut-on à ce point idéaliser une pratique
asociale reposant sur la paresse intellectuelle ?
J’ai mis la main sur un coffret
énorme, au sens propre, avec énormément de musique et une quantité toute aussi
énorme d’interprètes. Il s’agit de l’intégrale de tous les concerts donnés à
Woodstock lors du fameux festival de 69. Le triple album ne contenait qu’une
infime partie de cette avalanche de musique parfois ennuyeuse, souvent très
bonne et avec des moments magiques qui valent largement les célèbres extraits -
comme le F.U.C.K. de Country Joe ou l’hymne américain revisité par Hendrix. Je
réalise au passage que ma génération aura plus été marquée par l’influence de Woodstock
que par celle de mai 68, même si les échos des deux évènements flottaient dans
l’air au moment où nous commencions à découvrir le monde environnant. Comme
j’écoute également un pirate du groupe Ten Years After, je me demande une
seconde si je ne suis pas bloqué dans le passé et la répétition. Lorsque le
doute me frôle, je ressors l’aphorisme de Goethe : « La musique au
meilleur sens du terme ne requiert pas tant l’innovation ; au contraire,
plus elle est ancienne, plus on y est habitué et plus elle agit. »
Cioran, Aveux et anathèmes
Cioran s'intéresse à The Crackup (La Fêlure), seul livre de l'écrivain américain susceptible de retenir son attention.
"Son style désinvolte nous laisse entrevoir ce qu'on pourrait appeler le charme de la vie brisée. J'ajouterais même que l'on est "moderne" dans la mesure où l'on est sensible à ce charme. Réaction de désabusés, sans doute, d'individus qui, incapables de recourir à un arrière-plan métaphysique ou à une forme de transcendance de salut, s'attachent à leurs maux avec complaisance, comme à des défaites acceptées. Le désabusement est l'équilibre du vaincu. Et c'est en vaincu que Fitzgerald, après avoir conçu les vérités impitoyables du Crack-up, se rend à Hollywood pour y chercher le succès, - toujours le succès, auquel, d'ailleurs, il ne pouvait plus croire. Au bout d'une expérience pascalienne, écrire des scénarios"
"Pour ceux qui le vécurent, l'apprentissage du rock constitua la plus belle des aventures. En effet, l'achat de disques était un geste sacré, une expérience grisante. Avec l'amour du rock chevillé au corps, on touchait à la transgression et à la condamnation des parents sans s'exposer au vrai danger. On voyageait de Londres à San Francisco sans bouger de chez soi. On vibrait, extatiques, au son d'un musique qui était en train de tout bousculer sur son passage sans avoir à manifester dans la rue."
Cedric Bru