G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur: citation
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jeudi 28 mai 2026

Cioran sur Fitzgerald

 


Cioran s'intéresse à The Crackup (La Fêlure), seul livre de l'écrivain américain susceptible de retenir son attention. 

"Son style désinvolte nous laisse entrevoir ce qu'on pourrait appeler le charme de la vie brisée. J'ajouterais même que l'on est "moderne" dans la mesure où l'on est sensible à ce charme. Réaction de désabusés, sans doute, d'individus qui, incapables de recourir à un arrière-plan métaphysique ou à une forme de transcendance de salut, s'attachent à leurs maux avec complaisance, comme à des défaites acceptées. Le désabusement est l'équilibre du vaincu. Et c'est en vaincu que Fitzgerald, après avoir conçu les vérités impitoyables du Crack-up, se rend à Hollywood pour y chercher le succès, - toujours le succès, auquel, d'ailleurs, il ne pouvait plus croire. Au bout d'une expérience pascalienne, écrire des scénarios"

vendredi 22 mai 2026

Joubert par Blanchot

 

Joubert eut ce don. Il n'écrivit jamais un livre. Il se prépara seulement à en écrire un, cherchant avec résolution les conditions justes qui lui permettraient de l'écrire. Puis il oublia même ce dessein. Plus précisément, ce qu'il cherchait, cette source de l'écriture, cet espace où écrire, cette lumière à circonscrire dans l'espace, exigea de lui, affirma en lui des dispositions qui le rendirent impropre à tout travail littéraire ordinaire ou le firent s'en détourner."

jeudi 14 mai 2026

Initiatique

 


"Pour ceux qui le vécurent, l'apprentissage du rock constitua la plus belle des aventures. En effet, l'achat de disques était un geste sacré, une expérience grisante. Avec l'amour du rock chevillé au corps, on touchait à la transgression et à la condamnation des parents sans s'exposer au vrai danger. On voyageait de Londres à San Francisco sans bouger de chez soi. On vibrait, extatiques, au son d'un musique qui était en train de tout bousculer sur son passage sans avoir à manifester dans la rue."

Cedric Bru

vendredi 8 mai 2026

Fictions




"Tout le monde se trompe, tout le monde vit dans l'illusion. On peut admettre au mieux une échelle des fictions, une hiérarchie des irréalités, donner la préférence à telle plutôt qu'à telle autre, mais opter, non, décidément non." 

Cioran, Ecartèlement

lundi 27 avril 2026

Irréalité

Bill Térébenthine

"La plénitude comme extrémité du bonheur n'est possible que dans les instants où l'on prend conscience en profondeur de l'irréalité et de la vie et de la mort. Ces instants sont rares en tant qu'expériences, bien qu'ils puissent être fréquents dans l'ordre de la réflexion. En ce domaine, n'existe que ce qu'on sent. Or, l'irréalité sentie et cependant transcendée à l'intérieur d'un même acte, est une performance qui rivalise avec l'extase et parfois l'éclipse."

Cioran, Ebauches de vertige

mardi 21 avril 2026

THEORIE DE LA MEMOIRE


 "Il y a bien, bien longtemps, avant que je sois une artiste tourmentée, hantée par le désir et pourtant incapable de former des liens durables, bien avant cela, j'étais une souveraine glorieuse qui unifiait toutes les parties d'un pays divisé - voilà ce que me disait la liseuse de bonne aventure qui examinait ma paume. De grandes choses, dit-elle, sont au-devant de vous, ou peut-être derrière vous ; il est difficile d'en être sûre. Et pourtant, ajouta-t-elle, quelle est la différence ? A cet instant vous êtes une enfant qui donne sa main à une diseuse de bonne aventure. Tout le reste n'est qu'hypothèse et rêve."

Luise Glück, Nuit de foi et de vertu

Un texte comme celui-ci, d'une apparente simplicité, gagne à être relu, ou mieux, recopié mot à mot. On entraperçoit alors pourquoi il a touché quelque chose en vous. Et rien n'est dû au hasard.

mercredi 15 avril 2026

Surprise


 Suivre, même de loin, une fin de vie, vous fait pleinement ressentir le poids de néant que représente une existence humaine. « Tout ça pour ça ? », ne peut-on s’empêcher de penser. Pris d’un vertige métaphysique auquel je ne suis pas accoutumé, j’ai tendu machinalement la main vers un rayon de la bibliothèque en direction d’un livre de Cioran, pensant y trouver quelques aphorismes mettant en forme ce vide qui s’abattait soudain sur moi. Or, je n’ai rien trouvé de semblable. A la place du sceptique prônant le doute radical, je suis tombé sur une autre facette, celle du « mystique contrarié » qui écrit : « Plotin n’a connu que quatre extases ; Ramana Maharshi une seule. Qu’importe le nombre ! S’il faut plaindre quelqu’un, c’est celui qui n’en a jamais pressenti aucune, et qui en parle par ouï-dire. » Etonnant, non ?

mercredi 8 avril 2026

Perdu et retrouvé


 "Lorsque enfin, cessant de raisonner, l'on immobilise son esprit, il y a quelque chose de plus. On éprouve une étrange nostalgie, presque un souvenir de quelque chose que l'on savait jadis, et que l'on a depuis longtemps oublié. Et l'on se demande, en connaissant trop bien la réponse, ce que l'on possède à la place de ce qui est perdu. Vanité, illusion, néant.

vendredi 27 mars 2026

Sur la musique


 "Quand les autres arts imitent et expriment la nature, source de sentiment, la musique n'imite et n'exprime que le sentiment qui jaillit d'elle-même et non de la nature ; ainsi pour l'auditeur. Voilà pourquoi Madame de Staël écrit : "De tous les beaux-arts, c'est celui qui agit le plus immédiatement sur l'âme. Les autres la dirigent vers telle ou telle idée ; celui-là seul s'adresse à la source intime de l'existence et change en entier la disposition intérieure."

Leopardi, Tout est rien (Editions Allia)

samedi 21 mars 2026

Echos archaïques


 "Il est fréquent, dans la manière dont les hommes présentent aujourd'hui leurs dires en société, de reconnaitre un écho de ces temps où ils s'entendaient mieux aux armes qu'à tout le reste : ils manient tantôt leurs assertions comme des tireurs pointant leur fusil, tantôt on croit entendre le froissement et le cliquetis des lames, et chez certains l'affirmation s'abat avec un fracas de solide massue. " 
Friedrich Nietzsche
Toute ressemblance avec des responsables politiques contemporains serait purement involontaire. 

vendredi 13 mars 2026

L'éternel problème des agités


 "Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie. A aucune époque, les hommes d'action, c'est-à-dire les agités, n'ont été plus estimés. L'une des corrections nécessaires qu'il faut entreprendre d'apporter au caractère de l'humanité sera donc d'en fortifier dans une large mesure l'élément contemplatif."

Friedrich Nietzsche 


mercredi 11 mars 2026

Devise

Jasper Johns, Painting with Two Balls I, 1962


 

« Le message définitif ne doit pas être un message calculé, mais un message inéluctable. Ce doit être ce qu’on ne peut éviter de dire, pas de qu’on s’était proposé de dire. » Jasper Johns

jeudi 26 février 2026

Vision


 "Quand tout disparaît par excès de réalité, grâce au déploiement d'une technologie sans limite matérielle ou mentale, quand l'homme est en mesure d'aller au bout de ses possibilités, il entre par là même dans un monde qui l'expulse. Car si le propre de l'être vivant est de ne pas aller au bout de ses possibilités, il est de l'essence de l'objet technique d'épuiser les siennes, et de les déployer envers et contre tout, y compris contre l'homme lui-même, impliquant, à plus ou moins long terme, sa disparition."
Ce court texte est paru en 2007, l'année de la disparition de l'auteur.

samedi 14 février 2026

Une belle tirade


 "Comment la liberté s'exerce-t-elle le mieux ?" demanda-t-il.

Il n'avait pas baissé les yeux sur son écran. Cela semblait être une question improvisée.

"Avec obstination, dit-elle. Sans conformisme. Par la réfutation de la coutume. Le refus des modèles. Le mépris rationnel des règles irrationnelles. En gardant le secret. En restant invisible. Par la solitude. L'indifférence sociale. En combattant le pouvoir mal façonné. Par l'irrévérence envers l'autorité. En sillonnant le monde et les jours sans barrières ni horaires. En choisissant quand participer et quand se retirer."

Dave Eggers, Le Tout

samedi 31 janvier 2026

Une forme de folie


 

On ne va pas faire les difficiles. Le Tout de Dave Eggers ne peut pas à la fois proposer une critique dévastatrice de l’emprise opérée sur les cerveaux par les géants de la TECH (devenus trumpistes entre temps) et être en plus un grand écrivain. Il y a des longueurs, et pas du tout de style. Le roman se lit quand même agréablement, un peu comme on regarde une bonne série. Les meilleurs passages sont ceux qui ne relèvent presque pas de la science-fiction mais décrivent ce qui est déjà là, comme dans cette lettre qu'une prof de l'université adresse à l'héroïne pour la supplier de quitter cet emploi. Extrait :

"Une étudiante m'a raconte récemment qu'elle avait écrit mille deux cent six messages au cours des dernières vingt-quatre heures. Elle communique quotidiennement avec au moins quarante-neuf personnes. C'est manifestement une forme de folie, de monomanie. Pourtant, ce niveau de contact et de disponibilité est considéré comme une condition préalable pour prendre part à la société."  

samedi 24 janvier 2026

Lecture (suite)


 Extrait :

"En prévision d'intégrer le Tout, Delaney utilisait AideMoi depuis quelques années. C'était une application relativement basique qui centralisait tous vos pense-bêtes, calendriers, anniversaires, rendez-vous et même vos objectifs alimentaires. Les annonceurs adoraient. Un utilisateur programmait son désir de manger une salade protéinée une fois par jour et ce désir était vendu aux vendeurs de salades protéinées. L'application était d'une simplicité désarmante, elle fonctionnait avec tout le monde et rapportait des milliards au Tout."

Dave Eggers, Le Tout

mercredi 21 janvier 2026

Sauver les apparences

Robert Crumb

 Je mets ma tête sous l'eau froide. Vous croyez que c'est drôle vous d'avoir dans la tête les morceaux d'un kaléidoscope qui s'agitent ?

 Une bagarre ? Non, des frictions sentimentales. On appuie le front, les lèvres contre une vitre et on finit brisé comme un épileptique.

 J'hésite à donner plus détails. Tout a commencé sur la presqu'île de Sorrente. La mer colportait les rêves des mauvais garçons.

 J'ai vu un soufi miséricordieusement nu. Au-dessus de lui un avion décrivait une courbe vers l'ouest...

 Comment imaginer que cela puisse finir ? Et pourquoi retouner le fer dans la plaie ?

 Pourquoi, une fois de plus, vouloir sauver les apparences ?


Michel Bulteau,  La vie des autres

mardi 13 janvier 2026

Extrait


 La jeune femme qui s'appelle Camille parle rarement. L'un de ses livres favoris est L'Art de se taire

Extrait :

"Elle regardait la regardait la route droit devant elle.

"Je comprends que vous n'ayez pas voulu entrer dans la maison. Cela vous rappelait trop de souvenirs."

Il aurait pu être surpris par ces mots, les premiers qu'elle prononçait depuis qu'ils avaient quitté la rue du Docteur Kurzenne. Ainsi, elle était au courant de tout, et voilà qu'il trouvait cela parfaitement naturel et qu'il s'y attendait, comme dans ces rêves où l'on sait déjà ce que les gens vont vous dire puisque tout recommence et qu'ils vous l'ont déjà dit dans une autre vie." 

Patrick Modiano, Chevreuse

samedi 10 janvier 2026

Les machines et les humains

Moebius

 

"Pour un individu vivant, mémoriser ne consiste pas à réduire l'écart entre des résultats et des objectifs préalablement déterminés en adaptant son comportement à l'environnement. Mémoriser et apprendre supposent au contraire d'interpréter les données reçues, de leur donner un sens singulier en fonction des expériences et du contexte vécus et de les exprimer en les transformant, sous forme de nouvelles pratiques et de nouvelles significations, à la fois imprévisibles et improvisées. C'est pourquoi l'apprentissage humain se distingue d'un conditionnement pavlovien.
Anne Alombert, Schizophrénie numérique 

mercredi 31 décembre 2025

Dur constat


 les rares qui sont différents

sont assez vite éliminés

par la police, leur mère, leurs

frères ou d'autres ; par

eux mêmes

ce que vous voyez est tout 

ce qui reste

Charles Bukowski