G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur: citation
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jeudi 26 février 2026

Vision


 "Quand tout disparaît par excès de réalité, grâce au déploiement d'une technologie sans limite matérielle ou mentale, quand l'homme est en mesure d'aller au bout de ses possibilités, il entre par là même dans un monde qui l'expulse. Car si le propre de l'être vivant est de ne pas aller au bout de ses possibilités, il est de l'essence de l'objet technique d'épuiser les siennes, et de les déployer envers et contre tout, y compris contre l'homme lui-même, impliquant, à plus ou moins long terme, sa disparition."
Ce court texte est paru en 2007, l'année de la disparition de l'auteur.

samedi 14 février 2026

Une belle tirade


 "Comment la liberté s'exerce-t-elle le mieux ?" demanda-t-il.

Il n'avait pas baissé les yeux sur son écran. Cela semblait être une question improvisée.

"Avec obstination, dit-elle. Sans conformisme. Par la réfutation de la coutume. Le refus des modèles. Le mépris rationnel des règles irrationnelles. En gardant le secret. En restant invisible. Par la solitude. L'indifférence sociale. En combattant le pouvoir mal façonné. Par l'irrévérence envers l'autorité. En sillonnant le monde et les jours sans barrières ni horaires. En choisissant quand participer et quand se retirer."

Dave Eggers, Le Tout

samedi 31 janvier 2026

Une forme de folie


 

On ne va pas faire les difficiles. Le Tout de Dave Eggers ne peut pas à la fois proposer une critique dévastatrice de l’emprise opérée sur les cerveaux par les géants de la TECH (devenus trumpistes entre temps) et être en plus un grand écrivain. Il y a des longueurs, et pas du tout de style. Le roman se lit quand même agréablement, un peu comme on regarde une bonne série. Les meilleurs passages sont ceux qui ne relèvent presque pas de la science-fiction mais décrivent ce qui est déjà là, comme dans cette lettre qu'une prof de l'université adresse à l'héroïne pour la supplier de quitter cet emploi. Extrait :

"Une étudiante m'a raconte récemment qu'elle avait écrit mille deux cent six messages au cours des dernières vingt-quatre heures. Elle communique quotidiennement avec au moins quarante-neuf personnes. C'est manifestement une forme de folie, de monomanie. Pourtant, ce niveau de contact et de disponibilité est considéré comme une condition préalable pour prendre part à la société."  

samedi 24 janvier 2026

Lecture (suite)


 Extrait :

"En prévision d'intégrer le Tout, Delaney utilisait AideMoi depuis quelques années. C'était une application relativement basique qui centralisait tous vos pense-bêtes, calendriers, anniversaires, rendez-vous et même vos objectifs alimentaires. Les annonceurs adoraient. Un utilisateur programmait son désir de manger une salade protéinée une fois par jour et ce désir était vendu aux vendeurs de salades protéinées. L'application était d'une simplicité désarmante, elle fonctionnait avec tout le monde et rapportait des milliards au Tout."

Dave Eggers, Le Tout

mercredi 21 janvier 2026

Sauver les apparences

Robert Crumb

 Je mets ma tête sous l'eau froide. Vous croyez que c'est drôle vous d'avoir dans la tête les morceaux d'un kaléidoscope qui s'agitent ?

 Une bagarre ? Non, des frictions sentimentales. On appuie le front, les lèvres contre une vitre et on finit brisé comme un épileptique.

 J'hésite à donner plus détails. Tout a commencé sur la presqu'île de Sorrente. La mer colportait les rêves des mauvais garçons.

 J'ai vu un soufi miséricordieusement nu. Au-dessus de lui un avion décrivait une courbe vers l'ouest...

 Comment imaginer que cela puisse finir ? Et pourquoi retouner le fer dans la plaie ?

 Pourquoi, une fois de plus, vouloir sauver les apparences ?


Michel Bulteau,  La vie des autres

mardi 13 janvier 2026

Extrait


 La jeune femme qui s'appelle Camille parle rarement. L'un de ses livres favoris est L'Art de se taire

Extrait :

"Elle regardait la regardait la route droit devant elle.

"Je comprends que vous n'ayez pas voulu entrer dans la maison. Cela vous rappelait trop de souvenirs."

Il aurait pu être surpris par ces mots, les premiers qu'elle prononçait depuis qu'ils avaient quitté la rue du Docteur Kurzenne. Ainsi, elle était au courant de tout, et voilà qu'il trouvait cela parfaitement naturel et qu'il s'y attendait, comme dans ces rêves où l'on sait déjà ce que les gens vont vous dire puisque tout recommence et qu'ils vous l'ont déjà dit dans une autre vie." 

Patrick Modiano, Chevreuse

samedi 10 janvier 2026

Les machines et les humains

Moebius

 

"Pour un individu vivant, mémoriser ne consiste pas à réduire l'écart entre des résultats et des objectifs préalablement déterminés en adaptant son comportement à l'environnement. Mémoriser et apprendre supposent au contraire d'interpréter les données reçues, de leur donner un sens singulier en fonction des expériences et du contexte vécus et de les exprimer en les transformant, sous forme de nouvelles pratiques et de nouvelles significations, à la fois imprévisibles et improvisées. C'est pourquoi l'apprentissage humain se distingue d'un conditionnement pavlovien.
Anne Alombert, Schizophrénie numérique 

mercredi 31 décembre 2025

Dur constat


 les rares qui sont différents

sont assez vite éliminés

par la police, leur mère, leurs

frères ou d'autres ; par

eux mêmes

ce que vous voyez est tout 

ce qui reste

Charles Bukowski

lundi 29 décembre 2025

Un terrain de jeu


 "Certains êtres reconnaissent instinctivement, d'emblée, que l'existence est un terrain de jeu aussi merveilleux que dangereux, un champ de "forces spirituelles" où rien n'est futile ni anodin. Mes rencontres, les gens, les conversations, les livres, que vous favorisez ou dénigrez, votre climat mental, l'horizon de vos désirs, l'amour ou le désamour qui vous cernent, la puissance ou l'impuissance qui en résultent : tout est décisif."

Cécile Guilbert, Feux sacrés

jeudi 18 décembre 2025

Guston


Philip Guston, As It Goes 


Guston : "Quand les années 1960 sont arrivées, je me suis senti divisé, schizophrène. La guerre, ce qui arrivait à l'Amérique, la brutalité du monde. Quel genre d'homme étais-je, assis à la maison, lisant des magazines, entrant dans une fureur frustrée à propos de tout, puis allant dans mon atelier pour ajuster un rouge à un bleu ? J'en ai eu assez de toute cette pureté ! Introduire le crime, la guerre et le sexe, la distorsion et la vulgarité dans l'image a été une façon d'ôter au tableau toute dimension décorative - littéralement de le faire sortir de la salle à manger parce que personne ne voudrait boire un jus d'orange dans la même pièce."

Marc Weitzmann, La Part sauvage



 

mardi 9 décembre 2025

Sur la religion

 


"La religion était une imposture qu'il avait démasquée très tôt dans sa vie ; elles lui déplaisaient toutes ; il jugeait leur folklore superstitieux, absurde, infantile : il avait horreur de l'immaturité crasse qui les caractérisait, avec leur vocabulaire infantilisant, leur suffisance morale, et leurs ouailles, ces croyants avides." 

Philip Roth, Un homme


samedi 8 novembre 2025

L'autre côté

Philip Guston, Drawing, 1960

 "Je crois que l'unique question impérative en peinture est : quand est-ce achevé ? Pour ma part, c'est lorsque je sais que je suis "passé de l'autre côté". Cette prise de conscience soudaine et ponctuelle est la seule qui compte à mes yeux. " Philip Guston

vendredi 31 octobre 2025

Lire en écoutant la pluie


 J'ai repris la lecture du roman de Bolaño. Je m'étais lassé de ces changements de personnages et de points de vue. L'action n'avançait pas vraiment et le style, qui m'avait accroché au début, avait perdu son charme. L'interruption a été bénéfique. J'accroche à nouveau. Extrait : "A cette époque, c'est à peine si je peignais et je n'exposais rien. Ceux qui avaient été lieutenants avec moi, maintenant étaient passés capitaines, colonels et il y en avait même un qui était arrivé au grade de général ou de maréchal, mon cher Miguelito. D'autres avaient crevé du sida ou de surdose ou de cirrhose hépatique ou ont été simplement tenus pour disparus. Moi je continuais à être vidangeur. Je sais que cette situation se prête à diverses interprétations, la plupart menant à un territoire où tout est sombre. Et ma situation n'était pas le moins du monde sombre. Je me sentais raisonnablement bien, je faisais des recherches, j'observais, je m'observais observer, je je lisais, je vivais tranquille. Je produisais peu. Ce dernier point est peut-être important."

samedi 25 octobre 2025

Vous avez dit "émancipation" ?


 "L'émancipation [...] commence quand on remet en question l'opposition entre regarder et agir, quand on comprend que les évidences qui structurent ainsi les rapports du dire, du voir et du faire appartiennent elles-mêmes à la structure de la domination et de la sujétion. Elle commence quand on comprend que regarder est aussi une action qui confirme ou transforme cette distribution des positions."

Jacques Rancière, Le spectateur émancipé

mercredi 22 octobre 2025


 "Nul besoin (...) de considérer longtemps les allées et venues des passants pour constater que leurs mouvements, apparemment indifférents à l'espace où ils s'inscrivent, relèvent du plus rudimentaire langage du corps. Mais que pourraient-ils dire, ces corps qu'on semble avoir convaincus d'être libres à la condition de se ressembler, en disparaissant sous l'ampleur de blousons et survêtements qui les réduisent à une masse indifférenciée tout juste bonne à véhiculer ce qui est écrit dessus ?" 
Annie Le Brun, Du trop de réalité

samedi 20 septembre 2025

Au-delà des slogans galvaudés


 "Et à quoi reconnaît-on, au fond, la bonne conformation ? Au plaisir que nous procure l’individu bien conformé : à ce qu’il est taillé d’un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il n’aime que ce qui lui fait du bien ; son plaisir et son envie cessent dès qu’il dépasse la limite de ce qu’il lui faut. Si quelque chose lui nuit, il devine le remède ; il fait tourner la mauvaise fortune à à son profit ; tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort. Il fait instinctivement son miel de tout ce qu’il voit, entend et vit ; il est un principe de sélection, il laisse tomber bien des choses. »

Nietzsche, Ecce Homo

mercredi 3 septembre 2025

Version originale


 

J’ai retrouvé le passage dans La Presqu’île. C’est beaucoup mieux par Julien Gracq.

« La fin de journée va être belle », pensa Simon. Il se mit à siffloter, puis alluma une cigarette. Il abaissa la glacede la portière : un vent vif et battant, hilare, sauta dans la voiture et sembla la délester. Aussi brusquement qu’on ressent la faim, l’envie d’être déjà à Kergrit bondit en lui ; jamais fin de journée tardivement visitée par le soleil qui n’eût ét pour lui comme une promesse mystérieuse. « Ce sera l’heure du bain, pensa-t-il : la marée monte », et des images exultantes et claires se pressèrent dans son esprit en foule.

 

samedi 30 août 2025

Jésus et Lao-Tseu

 


Tandis que Hanta s'active sur sa presse mécanique, il découvre que Jésus et Lao-Tseu l'observe depuis un coin de sa cour envahie par les livre. "J'aperçus la réalité sanglante des symboles et des chiffres de Jésus, tandis que Lao-Tseu, enveloppé d'un suaire, montrait du doigt une poutre mal équarrie ; Jésus, je le vis en play-boy, Lao-Tseu en vieux garçon lâché par ses glandes, Jésus, d'une main impérieuse et d'un geste puissant, maudissait ses ennemis, Lao-Tseu  avait baissé les bras avec résignation, je vis Jésus en romantique, Lao-Tseu en classique, Jésus était le flux, Lao-Tseu le reflux, Jésus le printemps, Lao-Tseu l'hiver, Jésus l'amour efficace du prochain, Lao-Tseu le summum du vide, Jésus comme progressus ad futurum, Lao-Tseu regressus ad originem..."

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

jeudi 14 août 2025

Enigmatique


 

J’ai retrouvé ça : "Pour cet instant, tout au moins, ils semblaient avoir renoncé à tout plan extérieur, à toute théorie, à tout code, même à l'inévitable et romantique curiosité l'un de l'autre ; et se contentaient d'être jeunes en toute simplicité et en toute pureté, de partager cette conscience de la douleur universelle, ce chagrin refluant devant le spectacle de notre condition humaine qu'on a tendance, à cet âge-là, à considérer comme une récompense ou une prime pour avoir survécu à l'adolescence." 

Thomas Pynchon, V.

Pourquoi ai-je recopié cette phrase il y a un vingtaine d’années ? Je n’en ai aucune idée.

vendredi 25 juillet 2025

Les penseurs ruraux du temps passé


 

«  D’un air ravissant, il conclut : « Entre nous, la vie, somme toute, c’est une merde... mais une merde tellement formidable à vivre... » Ses traits signifièrent une fatigue aimable, une sagesse régionaliste. Il tira une bouffée de sa pipe en cep de vigne sûrement, vous savez, de ces grosses pipes qui se les emmanche l’air de tout entériner, de tout comprendre, de tout admettre – dans le doute -, de tout assimiler – dans la patience – et de tout aimer ou presque – dans la connaissance. » (Alain Chany, L’Ordre de dispersion) On en a croisé des comme ça dans les années 70lorsqu’on traversait en faisant du stop des zones désertiques de la campagne française. Ils étaient les seuls à s’arrêter dans leur 2CV ou leur 4L. Barbus, rugueux, silencieux au début, ils devenaient bavards lorsqu’ils allumaient leur pipe au coin du feu pour une petite soirée philosophico-politique sur le thème inévitable de la fin de notre civilisation à plus ou moins court terme. Il fallait écouter et relancer. En échange de l’hébergement.