G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur: lecture
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lundi 9 février 2026

Entretenir soigneusement sa paranoïa


 J'écrivais récemment que les motifs de paranoïa ne manquaient pas en cette période incertaine (mais ne le sont-elles pas toutes ?). Parmi les inquiétudes nouvelles liées au développement de l'IA et des robots, certaines amènent un délicieux parfum se science-fiction. Voici le scénario :

"Cela adviendra presque naturellement, par une propagation spontanée, prolifique et irrépressible des machines qui s'auto-engendreront, croîtront et multiplieront sans crier gare, avant de nous engloutir. Ca commencera de façon imperceptible. Au début, nous ne sentirons rien. Tout se passera sans heurt, si ce n'est que nous ne pourrons plus revenir en arrière. Nous ne nous en rendrons pas compte tout de suite. Progressivement, les choses iront s'accélérant. Après, tout s'emballera ; le monde changera ; l'homme aussi ; plus rien ne sera comme avant, ni la nature, ni la vie, ni la conscience, ni même le temps. Cet évènement inéluctable a déjà un nom : la Singularité technologique."
Jean-Gabriel GanasciaLe mythe de la Singularité - Faut-il craindre l'intelligence artificielle ?

samedi 31 janvier 2026

Une forme de folie


 

On ne va pas faire les difficiles. Le Tout de Dave Eggers ne peut pas à la fois proposer une critique dévastatrice de l’emprise opérée sur les cerveaux par les géants de la TECH (devenus trumpistes entre temps) et être en plus un grand écrivain. Il y a des longueurs, et pas du tout de style. Le roman se lit quand même agréablement, un peu comme on regarde une bonne série. Les meilleurs passages sont ceux qui ne relèvent presque pas de la science-fiction mais décrivent ce qui est déjà là, comme dans cette lettre qu'une prof de l'université adresse à l'héroïne pour la supplier de quitter cet emploi. Extrait :

"Une étudiante m'a raconte récemment qu'elle avait écrit mille deux cent six messages au cours des dernières vingt-quatre heures. Elle communique quotidiennement avec au moins quarante-neuf personnes. C'est manifestement une forme de folie, de monomanie. Pourtant, ce niveau de contact et de disponibilité est considéré comme une condition préalable pour prendre part à la société."  

samedi 24 janvier 2026

Lecture (suite)


 Extrait :

"En prévision d'intégrer le Tout, Delaney utilisait AideMoi depuis quelques années. C'était une application relativement basique qui centralisait tous vos pense-bêtes, calendriers, anniversaires, rendez-vous et même vos objectifs alimentaires. Les annonceurs adoraient. Un utilisateur programmait son désir de manger une salade protéinée une fois par jour et ce désir était vendu aux vendeurs de salades protéinées. L'application était d'une simplicité désarmante, elle fonctionnait avec tout le monde et rapportait des milliards au Tout."

Dave Eggers, Le Tout

vendredi 23 janvier 2026

Lecture


 

Pendant que Crazy Donald fait le show, les milliardaires de la Tech continuent à œuvrer en toute discrétion dans le but d’accroitre leur emprise sur les cerveaux et d’influencer les conduites des utilisateurs. Ils n’agissent pas, comme ils le prétendent, pour améliorer les conditions de vie de leurs clients mais simplement pour augmenter leur pouvoir et leur profit en utilisant tous les moyens technologiques disponibles. L’écrivain Dave Eggers a imaginé dans un futur proche une énorme entreprise née de la concentration de tous les réseaux sociaux et de la vente en ligne qu'il a intitulée le Tout. L’héroïne du roman est en guerre contre la domestication numérique des individus. Elle n’accepte pas le renoncement massif à la liberté qu'elle observe autour d'elle (en France, on parlerait de servitude volontaire). Pour mener sa mission de sabotage, Delaney, c’est son nom, se fait embaucher avec l'intention de détruire le système de l’intérieur. J’en suis au début. Elle vient de franchir le premier barrage de l’entretien d’embauche mais la partie de jeu du chat et de la souris ne fait que commencer.

lundi 12 janvier 2026

Lire Modiano


 Au moment de reprendre la lecture d'un roman de Modiano, j'ai comme un coup de mou. La motivation est faible. Mais comme je n'aime pas abandonner un livre en cours, je l'ouvre et à chaque fois, je suis pris sans comprendre comment. Il ne se passe pas grand chose, l'action est limitée ; les dialogues se limitent à des banalités, pas de grandes tirades philosophiques. Le style est plat, transparent, inexistant. Et pourtant, dans cette fadeur apparente, cette neutralité monotone, se cache un écrivain qui maîtrise parfaitement ses effets à la manière d'un hypnotiseur faisant disparaitre les frontières entre veille, sommeil, rêves et souvenirs.  

samedi 10 janvier 2026

Les machines et les humains

Moebius

 

"Pour un individu vivant, mémoriser ne consiste pas à réduire l'écart entre des résultats et des objectifs préalablement déterminés en adaptant son comportement à l'environnement. Mémoriser et apprendre supposent au contraire d'interpréter les données reçues, de leur donner un sens singulier en fonction des expériences et du contexte vécus et de les exprimer en les transformant, sous forme de nouvelles pratiques et de nouvelles significations, à la fois imprévisibles et improvisées. C'est pourquoi l'apprentissage humain se distingue d'un conditionnement pavlovien.
Anne Alombert, Schizophrénie numérique 

jeudi 8 janvier 2026

Lu


 

Le dernier livre de notre Philippe Sollers. Je dis « notre » parce qu'il représente l’incarnation de l’esprit français, quelle que soit la définition qu’on veuille lui donner. J’avoue l’avoir peu lu et presque toujours en tant que critique. Publication posthume, La deuxième vie se présente comme un curieux objet littéraire. Julia Kristeva encadre le texte, assez court, d'une préface et d’une explication de texte détaillée. Pourquoi pas. Elle a tout lu et a pris des notes. Que représentait pour l'écrivain cette deuxième vie ? Ce n’est pas clair. La métaphore semble évoquer ce qui se passe après la mort. Le texte fonce à toute allure, encore plus vite que d'habitude ; tout est effleuré, à peine évoqué, en passant. Le cinéma est dénigré. Il doit laisser la place à la télévision qui reçoit un hommage appuyé. On trouve des piques amusantes envers des confrères célèbres et vivants, une célébration du Picasso de 88 ans qui a peint L’étreinte. Au passage, la peinture américaine, autrefois défendue par la revue Tel Quel, est déclarée nulle (« ils ne savent pas dessiner »). La bonne surprise espérée ne s’est pas présentée. Ce n’est pas grave.

mardi 30 décembre 2025

Proximité

 

Bien que vécues avec un tempérament différent, j’ai beaucoup de choses en commun avec Cécile Guilbert : l’amour de la lecture envisagée comme activité magique indispensable à la survie de l’esprit ; le goût des stupéfiants et surtout, la compagnie des écrivains qui ont écrit sur leurs expérimentations (Michaux, De Qincey, Baudelaire, Burroughs) ; l’Inde comme destination radicale dont on ne se remet pas (un seul voyage pour moi) ; la curiosité pour les pensées orientales. En revanche, je n'ai pas connu cette proximité avec la mort, qui occupe une place prépondérante dans ces souvenirs. Et je n'ai pas connu à ce jour l'éveil au pied d'un gourou. 


samedi 27 décembre 2025

Théorie de l'esprit

 

La théorie selon laquelle l'esprit circule entre les cerveaux par l'intermédiaire de signes déposés dans des dispositifs technosymboliques peut sembler un peu abstraite à prmière vue. Pour prendre un exemple, je suis en train de communiquer intimement avec l'esprit de Cécile Guilbert par l'intermédiaire d'un fichier epub que je lis sur la plateforme android de mon téléphone. Et je constate que je me sens très proche de l'esprit de cette femme charmante et brillante. Tellement que je me dis que si j'avais l'occasion de la connaitre dans les années 80, je serais probablement tombé amoureux. En fait je le suis maintenant lorsque je lis certains passages qui m'évoque les tourments et les joies que mon esprit a pu expérimenter.

samedi 20 décembre 2025

Futurs souvenirs


 

Ces journées d’hiver, les dernières de l’année 2025, j'y repenserai peut-être un jour avec une forme de nostalgie légère. Des journées grises, faiblement éclairées par un soleil invisible ; beaucoup d’eau, d’humidité ; de tous côtés, des informations désolantes. Et pourtant, journées précieuses, « belles journées » de lecture, de songerie et de promenades nocturnes dans la ville illuminée où l'on n'entend pas de bruits de guerre. Je mesure notre chance.

mardi 9 décembre 2025

Sur la religion

 


"La religion était une imposture qu'il avait démasquée très tôt dans sa vie ; elles lui déplaisaient toutes ; il jugeait leur folklore superstitieux, absurde, infantile : il avait horreur de l'immaturité crasse qui les caractérisait, avec leur vocabulaire infantilisant, leur suffisance morale, et leurs ouailles, ces croyants avides." 

Philip Roth, Un homme


samedi 29 novembre 2025

Ici


 

la journée s’est écoulée

sans évènement marquant

courses au supermarché

un peu de lecture

promenade

des travaux dans la rue

m’obligent à prendre un trajet

qui longe le cimetière

particulièrement désolé

avec les tilleuls dénudés

et le mur humide

une bonne manière

d’apprécier sa chance

même si un vent mauvais

vous fait grelotter

vendredi 31 octobre 2025

Lire en écoutant la pluie


 J'ai repris la lecture du roman de Bolaño. Je m'étais lassé de ces changements de personnages et de points de vue. L'action n'avançait pas vraiment et le style, qui m'avait accroché au début, avait perdu son charme. L'interruption a été bénéfique. J'accroche à nouveau. Extrait : "A cette époque, c'est à peine si je peignais et je n'exposais rien. Ceux qui avaient été lieutenants avec moi, maintenant étaient passés capitaines, colonels et il y en avait même un qui était arrivé au grade de général ou de maréchal, mon cher Miguelito. D'autres avaient crevé du sida ou de surdose ou de cirrhose hépatique ou ont été simplement tenus pour disparus. Moi je continuais à être vidangeur. Je sais que cette situation se prête à diverses interprétations, la plupart menant à un territoire où tout est sombre. Et ma situation n'était pas le moins du monde sombre. Je me sentais raisonnablement bien, je faisais des recherches, j'observais, je m'observais observer, je je lisais, je vivais tranquille. Je produisais peu. Ce dernier point est peut-être important."

mardi 28 octobre 2025

Montaigne et moi

 

J’étais un peu impressionné ; je restais à l’extérieur, comme derrière une vitrine. Je me demandais si je comprenais. Après vérification, je conclue que je peux me fier à mes intuitions. Il en ressort un penseur très libre et largement en avance sur son temps où on s’étripait pour des convictions religieuses (ce qui explique qu’il avance ses idées avec prudence). Le texte intitulé « Apologie de Raymond Sebond » est un bon exemple. Il s’agit en fait de ce qu’on appellerait une déconstruction des arguments de cet auteur qui essaie de prouver l’existence de Dieu en décrivant la parfaite réussite qu’est l’homme, supérieure aux animaux et au reste de la création. Montaigne développe, en s’appuyant sur des citations d’auteurs de l’Antiquité, l’idée que les animaux n’ont rien à nous envier. Ils disposent du langage, même si celui-ci nous échappe ; ils ont des sentiments nobles, sont capables d’actes héroïques, de compassion, etc. Pour Montaigne, le sentiment de supériorité de l’homme sur l’animal n’est pas seulement une erreur. C’est une faute morale causée par une fierté mal placée et injustifiée. Cinq siècles plus tard, la situation n’a pas évolué (cf. le massacre des animaux destinés à la boucherie).


mardi 7 octobre 2025

Pas le temps de m'occuper du gouvernement


Je dois parcourir les 600 pages du manuel avant d’aller chercher ma nouvelle voiture au garage. C’est assez stressant. Je ne me suis jamais retrouvé seul au volant de ce genre de véhicule sans débrayage ni changement de vitesse, seulement deux pédales et des quantités de voyants qui s’activent sur tableau de bord. Il est précisé régulièrement qu’il serait dangereux de s’en remettre au système de conduite assistée censé vous avertir lorsque des obstacles sont détectés, que vous sortez de votre file, etc. Les capteurs et les caméras peuvent de pas fonctionner dans de nombreux cas soigneusement énumérés pendant des pages. Ce qui peut donner lieu à des inventaires assez surréalistes.

lundi 29 septembre 2025

Journal de Matthieu Galey (suite)

 

Journal de Matthieu Galey (suite). Toujours bien écrit, vif, rarement ennuyeux. Les scènes décrites et les portraits nous transportent dans un monde dépaysant et politiquement agité au tournant des années 60. Les échos de la guerre d’Algérie se font entendre. Un soir, au cours d’un dîner littéraire, les débats virent à l’affrontement entre invités de gauche et de droite. Conclusion : « Les opinions politiques des littérateurs sont toujours déraisonnables, plus esthétiques ou morales que fondées. Pour quel motif logique un écrivain gagne-petit se ferait-il le champion des possédants ? Poésie pure... »


jeudi 4 septembre 2025

RENTREE GRADUELLE


 

Je somnolais sur mon fauteuil favori

toujours aussi fatigué

épuisé est le terme exact

j’ai beaucoup maigri

ça me va bien

mon IMC est à un poil

de basculer dans le sous-poids

mais le score affice « normal »

il y a des stylos un peu partout

dans la maison

mais tous sont HS

j’ai fini par en trouver un

en état de marche

c’est bon signe

j’ai commencé Les Détectives sauvages

j’en attendais un peu trop

je m’ennuie un peu

mais je vais continuer

cela ne demande aucun effort

exactement ce qu’il me faut

mercredi 3 septembre 2025

Version originale


 

J’ai retrouvé le passage dans La Presqu’île. C’est beaucoup mieux par Julien Gracq.

« La fin de journée va être belle », pensa Simon. Il se mit à siffloter, puis alluma une cigarette. Il abaissa la glacede la portière : un vent vif et battant, hilare, sauta dans la voiture et sembla la délester. Aussi brusquement qu’on ressent la faim, l’envie d’être déjà à Kergrit bondit en lui ; jamais fin de journée tardivement visitée par le soleil qui n’eût ét pour lui comme une promesse mystérieuse. « Ce sera l’heure du bain, pensa-t-il : la marée monte », et des images exultantes et claires se pressèrent dans son esprit en foule.

 

vendredi 29 août 2025

Comme un torrent


 Je viens de terminer la lecture du roman de Bohumil Hrabal Une trop bruyante solitude qui m’a laissé un peu sonné. On peut dire que c’est une lecture d’homme, du corsé qui vous arrache à votre confort habituel de lecteur pour vous entrainer sans une seule pause dans un puissant torrent verbal, un monologue exalté, plus ou moins halluciné, qui se poursuit sans faiblir jusqu'au point final. La prose de Bohumil Hrabal brasse très large, des égouts souterrains au ciel étoilé de Kant. On n’oubliera pas rapidement Hanta et sa presse mécanique, les tonnes de livres au milieu desquels il vit et travaille, les ouvrages qu’il sauve du pilon, les deux petites tziganes emmenées par les nazis et le reste. Quand j'écris, j’interromps rapidement. En plus, j’efface beaucoup. C’est pourquoi, probablement, j’ai aimé plonger et me laisser prendre par ce courant qui ne connait jamais de baisse de régime.


samedi 23 août 2025

Lire aux toilettes


 de la glace pour les aigles


Je me rappelle sans cesse les chevaux

sous la lune

je me rappelle lorsque je donnais du sucre

comme de la glace,

et ils avaient des têtes comme

des têtes

chauves d'aigles qui auraient pu mordre mais

n'en faisaient rien


Les chevaux étaient plus réels que

mon père

plus réels que Dieu

et ils auraient pu m'écraser les

pieds mais ils n'en ont rien fait

ils auraient pu faire toutes sortes d'horreurs

mais ils n'en ont rien fait.


J'avais presque 5 ans

mais je n'ai pas oublié ;

Ô mon dieu ils étaient forts et bons

Leurs grands coups de langue rouge

et baveuse venus de l'âme.


Charles Bukowski, Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines