G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur: livre
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lundi 12 octobre 2026

Les mots et les sons







La guitare de Robertson, limpide, répond d'entrée de jeu au chant épuré de Dylan. Bientôt le piano et l'orgue prendront le relais dans ce gospel lent, mâtiné de country, et qui fait sans aucun doute partie des deux ou trois chansons les plus ambitieuses de toutes les Basement Tapes. "And ifs that old sign on the cross/That worries me" A la première écoute, il n'est pas impossible que le chant sonne maniéré, le rythme poussif et le morceau en lui-même un peu trop sérieux. Mais dès que l'on se laisse prendre par ce tempo traînant, "Sign On The Cross" revient en tête comme un fantôme. La voix désinvolte ajoute une touche d'ambiguîté à cet équilibre musical fragile et beau. De façon plus orchestrale et systématique, les Rolling Stones parviendront à capter l'essence de cette musique sur Exile On Main Street... cinq ans plus tard.

Nicolas Rainaud, Not Dark Yet



jeudi 8 octobre 2026

Annotations


 

Je ne sais pas d’où vient cette édition de poche du Livre second des Essais. Il porte au dos une étiquette « Gibert jeune occasion ». Le livre est solide bien que très usagé. En revanche, un lecteur a annoté certains passages de l’apologie de Raymond Sebond, ce qui n'en facilite pas la lecture. Il a entrepris de restructurer les textes en numérotant des sous-paragraphes et en ajoutant des commentaires dans les marges. Ceux-ci étant illisibles, ils n’apportent rien d’autre que de la confusion visuelle. Mais ce n’est qu’un mauvais moment à passer. La fin du livre semble intacte.

jeudi 10 septembre 2026

En exclusivité

Illustration : Bill Térébenthine


« Un imposteur, un fumiste, conscient de l’être, donc spectateur de soi-même, est nécessairement plus avancé dans la connaissance qu’un esprit posé, plein de mérites, et tout d’un pièce. » Cioran, L’Inconvénient d’être né

Avec Cioran, on pèse chaque mot. Condensation maximum, telle est sa devise (qu’il jugeait paralysante mais il ne savait pas faire autrement). Il faut donc déplier un peu et tirer quelques développements. Peut-être de quoi occuper un livre entier : ce livre, précisément. Je me demande si l’auteur de cette réflexion a bien mesuré tout ce qu’elle entrainait comme renversement radical des valeurs en vigueur. Pour lui, ce n’était qu’un bâton de dynamite parmi d’autres. Mais pour ceux qui subissent le dédoublement de l’imposteur en étant conscients de ce qui se passe en eux, c’est un énorme soulagement. Ce qu’ils ont vécu toute leur vie comme un handicap, une incapacité, une absence de "compétences sociales" s’avère, aux yeux d’un des penseurs du vingtième siècle, un signe d’excellence dans la connaissance. Il est peut-être temps de tout reconsidérer.

Vous êtes un fumiste (extrait)


samedi 29 août 2026

Résolution nocturne


Cela me revient : cette nuit, pendant la séquence insomnie, j’ai pensé qu’il fallait écrire un livre, un vrai, et pas me contenter des notes décousues du Carnet. Très bien, me suis-je dis comme si je répondais à une sorte d’autorité supérieure. Mais il y a un petit problème à régler. Pour écrire un livre il faut un sujet, même vague ; or, je n’en ai aucun. Cela a toujours été ma limite : je n’ai aucun message à délivrer. Ecrire pour faire advenir quelque chose qui ne peut apparaitre autrement que dans le processus d’écriture ? Là oui, il y a peut-être une piste. Reste à mettre en place un rituel, des horaires réguliers, le tout suivi avec assiduité. Bref, le plus dur reste à faire.

samedi 18 juillet 2026

Un peu de fraicheur


La magie, la sensualité et les mystères de l'enfance sont les sujets des nouvelles qui composent le livre de Maurice Pons. Il s'agit de textes de jeunesse, ce qui explique peut-être la précision avec laquele il évoque ces souvenirs - réels ou reconstruits, peu importe. L'ensemble nous replonge dans cet univers parrallèle bien lointain pour nous. Il le fait avec élégance, humour et, c'est appréciable, sans aucune trace de niaiserie. 

Extrait de l'introduction de mon récit préféré où il est question d'une bande à vélo dirigée par une fille qui exerçe un étrange ascendant sur les garçons de son gang. 

"Quand vint le printemps de cette année-là, on s'aperçut qu'il s'était formé une nouvelle bande qui allaiy exciter la curiosité de toutes les autres. Elle n'était composée que de jeunes garçons, ayant à leur tête une seule petite jeune fille. La bande ne circulait qu'à biciclette, en des formations très étudiées, qui lui donnaient un aspect de cohésion et de force incomparable. Il semblait régner sur elle une sorte de mystère intouchable qu'enfermaient les rangées fugitives de vélos, et la jeune fille étrange, chaussée de hautes bottes, cheveux au vent, emmenait à vive allure ses jeunes amis, dévorés d'on ne savait quelle fièvre. Ils gardaient sur leur secret de silence des grands initiés ; à toutes questions ils ne répondaient que par le sourire de la soumission parfaite."

samedi 11 juillet 2026

L'art du conteur


 

Certains écrivains procurent une forme de plaisir particulier. Nous apprécions leurs connections neuronales, leur manière de créer des fictions en jouant sur le trouble concernant la réalité tout en s’appuyant sur une érudition ludique. Antonio Tabucchi appartient à cette catégorie. Je suis en train de lire le recueil de nouvelles intitulé Les Volatiles de Fra Angelico. J’ai suivi le conseil de Tororo Shiru et je ne le regrette pas.

vendredi 3 juillet 2026

Jeu d'été



 Il y a une émission sur France-Culture où, après avoir parlé du livre qui a tout changé pour eux, les invités évoquent rapidement un livre qui leur résiste ou qui leur déplait. Je ne sais pas qui je choisirais dans le premier cas (il y en a plusieurs qui se bousculent) mais pour le second je pourrais répondre sans hésiter Papiers collés de Georges Perros. Le plus souvent, je ne comprends pas ce qui est écrit et lorsque cela arrive, très rarement, je ne vois pas l’intérêt d’énoncer de telles platitudes. Tout est embrumé, voilé, un peu comme des propos d’ivrogne dépressif au moment de la fermeture du bar. Il a, semble-t-il, un problème avec les femmes (comme en ont les piliers de comptoir) mais il tourne autour du sujet sans cracher le morceau un bon coup. J’ai honnêtement  essayé de lui donner sa chance mais il est trop déprimant. Adieu Perros.

mercredi 1 juillet 2026

Décoloré


 

J’ai retrouvé les poèmes

d’Alvaro de Campos

ils n’étaient pas loin

dans la bibliothèque

la couverture est en partie

décolorée par le soleil


je me souviens nettement

avoir longtemps tourné autour

je le prenais et le feuilletais

à chaque fois que je passais

dans la librairie la Hune

j'hésitais à cause du prix


vingt cinq ans plus tard

je suis bien content

d'avoir fait cette folie

et de l’avoir avec moi

vendredi 26 juin 2026

En passant




Projet que je ne réaliserai jamais : un livre qui se serait appelé Eloge du je-m’en-foutisme. J'aurais montré qu'il ne s'agit pas seulement d'une attitude socialement condamnée mais également d'une posture politique, philosophique, spirituelle qui n’a jamais été théorisée et pour cause. Les principaux intéressés, ceux qui vivent la démarche en profondeur de l’intérieur sont allergiques aux tâches trop fastidieuses et indifférents à la reconnaissance sociale ; il y a très peu de chance qu’un je-m’en-foutiste se démène un jour pour écrire un livre sur le sujet.

jeudi 25 juin 2026

Vol




Levant les yeux de mon livre

Je revois passer un instant

Le papillon blanc

Qui met du mouvement

Dans le jardin immobile

vendredi 29 mai 2026

songe-creux


 

Le « déploiement phénoménal » : exemple d’expression qui déclenche chez moi un état spécial. Modification de la perception, simple illusion ou rêverie d’un songe-creux ? Difficile à dire. Cette petite secousse de l’esprit ne s’apparente certainement en rien à ce que Dōgen désigne par le terme « Eveil » mais, à défaut de grandes illuminations, nous nous contenterons de ces petites manifestions obtenues par inadvertance.

mercredi 20 mai 2026

Ecriture rock


 

— J’ai relu quelques pages d’Yves Adrien.

— Et alors ?

— Alors presque rien. Le lecteur doit faire appel à toutes ses connaissances pour combler les vides, les sous-entendus. C'est souvent brillant mais fatiguant. On assiste au défilé de tous les héros de notre jeunesse. Une vague excitation se rallume à l’évocation de Dylan, de Mick et Keith période Marianne et Anita, ce genre de choses. Tous ces rêves entretenus par des rock critics plus ou moins inspirés. Yves Adrien était l'un des meilleurs, c'est une évidence. Mais les rêves ont vieilli, comme nous et comme nos héros qui sont morts, ont fait fortune ou ont pris leur retraite.

— Oui, mais il y a le personnage légendaire, ses doubles, ses disparitions mystérieuses.

— C'est vrai. Cedric Bru raconte très bien tout ça. Et je me suis toujours intéressé à ceux qui ont choisi la disparition volontaire à un moment ou à un autre de leur trajectoire. Mais pour ce qui est de réveiller l’énergie juvénile, je préfère encore écouter Buddy Holly ou les Ronettes. C’est plus efficace

 

mardi 19 mai 2026

Sentimental


 Ainsi se trouvèrent-ils accordés tacitement pour ne rien prononcer d'essentiel ; mais rien non plu n'était indifférent. Et de là leur plaisir. Irène, c'était ce monde où tout avait une valeur. Cette valeur, cette couleur qui s'attachaient aux moindres propos, aux signes, aux gestes, aux silences, ce plaisir qu'ils y prenaient, c'était, jadis, ce qui la distinguait de toutes les autres. Il ne ressentait rien de ce qu'il s'était attendu à ressentir ; au lieu de ce choc un peu douloureux mais approfondissant qu'il craignait, il sentait s'épanouir en lui une âme adolescente, et il se demandait jusqu'où une pareille disposition risquait de l'entraîner.
Paul Gadenne, La plage de Scheveningen 


mardi 28 avril 2026

Le grésillement du blues

Robert Crumb


 Greil Marcus peut être très pénible dans le genre universitaire obsessionnel qui ne peut pas s'empêcher d'étaler les moindres détails des connaissances qu'il a accumulées sur le sujet traité. Heureusement, et c'est la raison pour laquelle je le lis, il lui arrive de se laisser emporter par l'écriture ce qui peut donner lieu à des envolées visionnaires, comme lorsqu'il se lance dans une apologie du "bruit de fond" sur les enregistrements de Blues et qu'il appelle "grésillement Paramount".  
"Il nimbe l'interprétation d'une aura de lointain, d'égarement, d'abandon qui tout entière lui appartient depuis le départ. Le bruit de fond - "qui donne l'impression que la chanteuse peut disparaître dans l'éther à tout moment" - génère un langage au sein duquel même le mot le plus clairement prononcé demeure ambigu dans son contexte sonore, et ce contexte lui-même n'est perceptible qu'à travers ce voile."
C'est exactement ce qui se passe avec les enregistrement des héros du Mississippi Delta Blues (Skip James, Son House, Robert Johnson, etc.)
Greil Marcus, Three Songs, Three Singers, Three Nations

 


vendredi 27 février 2026

L'art du portrait


 "On a du mal à imaginer ce que cela suppose, être maire de Lyon pendant tant d'années. On a du mal à imaginer ce que cela suppose de malice municipale, de poignée de main municipale, de doigté, de finauderie, de matoiserie, d'adversaire poignardé, oui, on a du mal à imaginer le nombre de cadavres qu'un type comme Edouard Herriot abandonne dans son sillage, combien il faut de charognes, de confrères exécutés, de carrières étranglées, pour qu'un seul gros bonhomme puisse grimper les marches de la mairie de Lyon et s'installer un demi-siècle sur le trône." 
Eric Vuillard, Une sortie honorable


lundi 9 février 2026

Entretenir soigneusement sa paranoïa


 J'écrivais récemment que les motifs de paranoïa ne manquaient pas en cette période incertaine (mais ne le sont-elles pas toutes ?). Parmi les inquiétudes nouvelles liées au développement de l'IA et des robots, certaines amènent un délicieux parfum se science-fiction. Voici le scénario :

"Cela adviendra presque naturellement, par une propagation spontanée, prolifique et irrépressible des machines qui s'auto-engendreront, croîtront et multiplieront sans crier gare, avant de nous engloutir. Ca commencera de façon imperceptible. Au début, nous ne sentirons rien. Tout se passera sans heurt, si ce n'est que nous ne pourrons plus revenir en arrière. Nous ne nous en rendrons pas compte tout de suite. Progressivement, les choses iront s'accélérant. Après, tout s'emballera ; le monde changera ; l'homme aussi ; plus rien ne sera comme avant, ni la nature, ni la vie, ni la conscience, ni même le temps. Cet évènement inéluctable a déjà un nom : la Singularité technologique."
Jean-Gabriel Ganascia, Le mythe de la Singularité - Faut-il craindre l'intelligence artificielle ?

lundi 12 janvier 2026

Lire Modiano


 Au moment de reprendre la lecture d'un roman de Modiano, j'ai comme un coup de mou. La motivation est faible. Mais comme je n'aime pas abandonner un livre en cours, je l'ouvre et à chaque fois, je suis pris sans comprendre comment. Il ne se passe pas grand chose, l'action est limitée ; les dialogues se limitent à des banalités, pas de grandes tirades philosophiques. Le style est plat, transparent, inexistant. Et pourtant, dans cette fadeur apparente, cette neutralité monotone, se cache un écrivain qui maîtrise parfaitement ses effets à la manière d'un hypnotiseur faisant disparaitre les frontières entre veille, sommeil, rêves et souvenirs.  

jeudi 8 janvier 2026

Lu


 

Le dernier livre de notre Philippe Sollers. Je dis « notre » parce qu'il représente l’incarnation de l’esprit français, quelle que soit la définition qu’on veuille lui donner. J’avoue l’avoir peu lu et presque toujours en tant que critique. Publication posthume, La deuxième vie se présente comme un curieux objet littéraire. Julia Kristeva encadre le texte, assez court, d'une préface et d’une explication de texte détaillée. Pourquoi pas. Elle a tout lu et a pris des notes. Que représentait pour l'écrivain cette deuxième vie ? Ce n’est pas clair. La métaphore semble évoquer ce qui se passe après la mort. Le texte fonce à toute allure, encore plus vite que d'habitude ; tout est effleuré, à peine évoqué, en passant. Le cinéma est dénigré. Il doit laisser la place à la télévision qui reçoit un hommage appuyé. On trouve des piques amusantes envers des confrères célèbres et vivants, une célébration du Picasso de 88 ans qui a peint L’étreinte. Au passage, la peinture américaine, autrefois défendue par la revue Tel Quel, est déclarée nulle (« ils ne savent pas dessiner »). La bonne surprise espérée ne s’est pas présentée. Ce n’est pas grave.

lundi 29 décembre 2025

Un terrain de jeu


 "Certains êtres reconnaissent instinctivement, d'emblée, que l'existence est un terrain de jeu aussi merveilleux que dangereux, un champ de "forces spirituelles" où rien n'est futile ni anodin. Mes rencontres, les gens, les conversations, les livres, que vous favorisez ou dénigrez, votre climat mental, l'horizon de vos désirs, l'amour ou le désamour qui vous cernent, la puissance ou l'impuissance qui en résultent : tout est décisif."

Cécile Guilbert, Feux sacrés

samedi 27 décembre 2025

Théorie de l'esprit

 

La théorie selon laquelle l'esprit circule entre les cerveaux par l'intermédiaire de signes déposés dans des dispositifs technosymboliques peut sembler un peu abstraite à prmière vue. Pour prendre un exemple, je suis en train de communiquer intimement avec l'esprit de Cécile Guilbert par l'intermédiaire d'un fichier epub que je lis sur la plateforme android de mon téléphone. Et je constate que je me sens très proche de l'esprit de cette femme charmante et brillante. Tellement que je me dis que si j'avais l'occasion de la connaitre dans les années 80, je serais probablement tombé amoureux. En fait je le suis maintenant lorsque je lis certains passages qui m'évoque les tourments et les joies que mon esprit a pu expérimenter.