G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur: livre
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vendredi 29 mai 2026

songe-creux


 

Le « déploiement phénoménal » : exemple d’expression qui déclenche chez moi un état spécial. Modification de la perception, simple illusion ou rêverie d’un songe-creux ? Difficile à dire. Cette petite secousse de l’esprit ne s’apparente certainement en rien à ce que Dōgen désigne par le terme « Eveil » mais, à défaut de grandes illuminations, nous nous contenterons de ces petites manifestions obtenues par inadvertance.

mercredi 20 mai 2026

Ecriture rock


 

— J’ai relu quelques pages d’Yves Adrien.

— Et alors ?

— Alors presque rien. Le lecteur doit faire appel à toutes ses connaissances pour combler les vides, les sous-entendus. C'est souvent brillant mais fatiguant. On assiste au défilé de tous les héros de notre jeunesse. Une vague excitation se rallume à l’évocation de Dylan, de Mick et Keith période Marianne et Anita, ce genre de choses. Tous ces rêves entretenus par des rock critics plus ou moins inspirés. Yves Adrien était l'un des meilleurs, c'est une évidence. Mais les rêves ont vieilli, comme nous et comme nos héros qui sont morts, ont fait fortune ou ont pris leur retraite.

— Oui, mais il y a le personnage légendaire, ses doubles, ses disparitions mystérieuses.

— C'est vrai. Cedric Bru raconte très bien tout ça. Et je me suis toujours intéressé à ceux qui ont choisi la disparition volontaire à un moment ou à un autre de leur trajectoire. Mais pour ce qui est de réveiller l’énergie juvénile, je préfère encore écouter Buddy Holly ou les Ronettes. C’est plus efficace

 

mardi 19 mai 2026

Sentimental


 Ainsi se trouvèrent-ils accordés tacitement pour ne rien prononcer d'essentiel ; mais rien non plu n'était indifférent. Et de là leur plaisir. Irène, c'était ce monde où tout avait une valeur. Cette valeur, cette couleur qui s'attachaient aux moindres propos, aux signes, aux gestes, aux silences, ce plaisir qu'ils y prenaient, c'était, jadis, ce qui la distinguait de toutes les autres. Il ne ressentait rien de ce qu'il s'était attendu à ressentir ; au lieu de ce choc un peu douloureux mais approfondissant qu'il craignait, il sentait s'épanouir en lui une âme adolescente, et il se demandait jusqu'où une pareille disposition risquait de l'entraîner.
Paul Gadenne, La plage de Scheveningen 


mardi 28 avril 2026

Le grésillement du blues

Robert Crumb


 Greil Marcus peut être très pénible dans le genre universitaire obsessionnel qui ne peut pas s'empêcher d'étaler les moindres détails des connaissances qu'il a accumulées sur le sujet traité. Heureusement, et c'est la raison pour laquelle je le lis, il lui arrive de se laisser emporter par l'écriture ce qui peut donner lieu à des envolées visionnaires, comme lorsqu'il se lance dans une apologie du "bruit de fond" sur les enregistrements de Blues et qu'il appelle "grésillement Paramount".  
"Il nimbe l'interprétation d'une aura de lointain, d'égarement, d'abandon qui tout entière lui appartient depuis le départ. Le bruit de fond - "qui donne l'impression que la chanteuse peut disparaître dans l'éther à tout moment" - génère un langage au sein duquel même le mot le plus clairement prononcé demeure ambigu dans son contexte sonore, et ce contexte lui-même n'est perceptible qu'à travers ce voile."
C'est exactement ce qui se passe avec les enregistrement des héros du Mississippi Delta Blues (Skip James, Son House, Robert Johnson, etc.)
Greil Marcus, Three Songs, Three Singers, Three Nations

 


vendredi 27 février 2026

L'art du portrait


 "On a du mal à imaginer ce que cela suppose, être maire de Lyon pendant tant d'années. On a du mal à imaginer ce que cela suppose de malice municipale, de poignée de main municipale, de doigté, de finauderie, de matoiserie, d'adversaire poignardé, oui, on a du mal à imaginer le nombre de cadavres qu'un type comme Edouard Herriot abandonne dans son sillage, combien il faut de charognes, de confrères exécutés, de carrières étranglées, pour qu'un seul gros bonhomme puisse grimper les marches de la mairie de Lyon et s'installer un demi-siècle sur le trône." 
Eric Vuillard, Une sortie honorable


lundi 9 février 2026

Entretenir soigneusement sa paranoïa


 J'écrivais récemment que les motifs de paranoïa ne manquaient pas en cette période incertaine (mais ne le sont-elles pas toutes ?). Parmi les inquiétudes nouvelles liées au développement de l'IA et des robots, certaines amènent un délicieux parfum se science-fiction. Voici le scénario :

"Cela adviendra presque naturellement, par une propagation spontanée, prolifique et irrépressible des machines qui s'auto-engendreront, croîtront et multiplieront sans crier gare, avant de nous engloutir. Ca commencera de façon imperceptible. Au début, nous ne sentirons rien. Tout se passera sans heurt, si ce n'est que nous ne pourrons plus revenir en arrière. Nous ne nous en rendrons pas compte tout de suite. Progressivement, les choses iront s'accélérant. Après, tout s'emballera ; le monde changera ; l'homme aussi ; plus rien ne sera comme avant, ni la nature, ni la vie, ni la conscience, ni même le temps. Cet évènement inéluctable a déjà un nom : la Singularité technologique."
Jean-Gabriel GanasciaLe mythe de la Singularité - Faut-il craindre l'intelligence artificielle ?

lundi 12 janvier 2026

Lire Modiano


 Au moment de reprendre la lecture d'un roman de Modiano, j'ai comme un coup de mou. La motivation est faible. Mais comme je n'aime pas abandonner un livre en cours, je l'ouvre et à chaque fois, je suis pris sans comprendre comment. Il ne se passe pas grand chose, l'action est limitée ; les dialogues se limitent à des banalités, pas de grandes tirades philosophiques. Le style est plat, transparent, inexistant. Et pourtant, dans cette fadeur apparente, cette neutralité monotone, se cache un écrivain qui maîtrise parfaitement ses effets à la manière d'un hypnotiseur faisant disparaitre les frontières entre veille, sommeil, rêves et souvenirs.  

jeudi 8 janvier 2026

Lu


 

Le dernier livre de notre Philippe Sollers. Je dis « notre » parce qu'il représente l’incarnation de l’esprit français, quelle que soit la définition qu’on veuille lui donner. J’avoue l’avoir peu lu et presque toujours en tant que critique. Publication posthume, La deuxième vie se présente comme un curieux objet littéraire. Julia Kristeva encadre le texte, assez court, d'une préface et d’une explication de texte détaillée. Pourquoi pas. Elle a tout lu et a pris des notes. Que représentait pour l'écrivain cette deuxième vie ? Ce n’est pas clair. La métaphore semble évoquer ce qui se passe après la mort. Le texte fonce à toute allure, encore plus vite que d'habitude ; tout est effleuré, à peine évoqué, en passant. Le cinéma est dénigré. Il doit laisser la place à la télévision qui reçoit un hommage appuyé. On trouve des piques amusantes envers des confrères célèbres et vivants, une célébration du Picasso de 88 ans qui a peint L’étreinte. Au passage, la peinture américaine, autrefois défendue par la revue Tel Quel, est déclarée nulle (« ils ne savent pas dessiner »). La bonne surprise espérée ne s’est pas présentée. Ce n’est pas grave.

lundi 29 décembre 2025

Un terrain de jeu


 "Certains êtres reconnaissent instinctivement, d'emblée, que l'existence est un terrain de jeu aussi merveilleux que dangereux, un champ de "forces spirituelles" où rien n'est futile ni anodin. Mes rencontres, les gens, les conversations, les livres, que vous favorisez ou dénigrez, votre climat mental, l'horizon de vos désirs, l'amour ou le désamour qui vous cernent, la puissance ou l'impuissance qui en résultent : tout est décisif."

Cécile Guilbert, Feux sacrés

samedi 27 décembre 2025

Théorie de l'esprit

 

La théorie selon laquelle l'esprit circule entre les cerveaux par l'intermédiaire de signes déposés dans des dispositifs technosymboliques peut sembler un peu abstraite à prmière vue. Pour prendre un exemple, je suis en train de communiquer intimement avec l'esprit de Cécile Guilbert par l'intermédiaire d'un fichier epub que je lis sur la plateforme android de mon téléphone. Et je constate que je me sens très proche de l'esprit de cette femme charmante et brillante. Tellement que je me dis que si j'avais l'occasion de la connaitre dans les années 80, je serais probablement tombé amoureux. En fait je le suis maintenant lorsque je lis certains passages qui m'évoque les tourments et les joies que mon esprit a pu expérimenter.

mardi 30 septembre 2025

Les joies de l’existence dont on aurait tort de se priver


 

Aujourd’hui : retrouver un livre dans sa bibliothèque après l’avoir longuement cherché en vain. Au départ, il y avait le podcast d’un entretien avec Jacques Rancière à propos des Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme de Schiller. Etant donné le débit accéléré de Rancière, je m’accrochais pour ne pas rater un bout, ne pas perdre le fil. Cela n’aurait pas dû poser trop de difficultés. Mais une pensée parasite venait distraire mon attention. J’étais certain d’avoir le livre de Schiller quelque part dans la bibliothèque et je devais me retenir pour ne pas me lever de mon fauteuil pour aller vérifier. Dès la fin de l’émission, j’ai bondi pour aller fouiller les rayons. Pas trouvé du côté de la philo, rien non plus du côté des livres sur l’art. J’en venais à penser que j’avais dû rêver. J’avais envisagé de l’acheter sans passer à l’acte. Comme souvent dans ce genre de situation, c’est au moment où je me résignais à abandonner les recherches que l’objet m’est soudain apparu en partie dissimulé derrière une carte postale reproduisant une œuvre de Jasper Johns.

 

mardi 16 septembre 2025

Rions un peu


 

Ecce Homo, dont l’une des parties s’intitule « Pourquoi j’écris de si bon livres », est d’une irrésistible drôlerie. C’est un grand livre comique, un chef-d’œuvre dans ce genre qui en compte peu. Tout est tellement tonitruant, excessif, comme cette auto-admiration mégalomaniaque qui pourrait paraitre ridicule si elle n'était pas portée par un style flamboyant qui n'a pas pris une ride. Ce style, dont le philosophe annonce pouvoir changer en fonction des projets, culmine ici à la pointe de la tension qui nait de l’indécision entre l’extrême lucidité qui génère un sens de la dérision radicale et le délire de celui qui a basculé dans la folie. Le trouble est bien sûr accentué lorsqu’on sait qu’il s'agit de son dernier livre avant la crise finale mais pourtant, rien dans ces lignes pleines de santé arrogante et d’éclats de rire ne laisse présager l'effondrement de Turin.

jeudi 4 septembre 2025

RENTREE GRADUELLE


 

Je somnolais sur mon fauteuil favori

toujours aussi fatigué

épuisé est le terme exact

j’ai beaucoup maigri

ça me va bien

mon IMC est à un poil

de basculer dans le sous-poids

mais le score affice « normal »

il y a des stylos un peu partout

dans la maison

mais tous sont HS

j’ai fini par en trouver un

en état de marche

c’est bon signe

j’ai commencé Les Détectives sauvages

j’en attendais un peu trop

je m’ennuie un peu

mais je vais continuer

cela ne demande aucun effort

exactement ce qu’il me faut

mercredi 3 septembre 2025

Version originale


 

J’ai retrouvé le passage dans La Presqu’île. C’est beaucoup mieux par Julien Gracq.

« La fin de journée va être belle », pensa Simon. Il se mit à siffloter, puis alluma une cigarette. Il abaissa la glacede la portière : un vent vif et battant, hilare, sauta dans la voiture et sembla la délester. Aussi brusquement qu’on ressent la faim, l’envie d’être déjà à Kergrit bondit en lui ; jamais fin de journée tardivement visitée par le soleil qui n’eût ét pour lui comme une promesse mystérieuse. « Ce sera l’heure du bain, pensa-t-il : la marée monte », et des images exultantes et claires se pressèrent dans son esprit en foule.

 

vendredi 29 août 2025

Comme un torrent


 Je viens de terminer la lecture du roman de Bohumil Hrabal Une trop bruyante solitude qui m’a laissé un peu sonné. On peut dire que c’est une lecture d’homme, du corsé qui vous arrache à votre confort habituel de lecteur pour vous entrainer sans une seule pause dans un puissant torrent verbal, un monologue exalté, plus ou moins halluciné, qui se poursuit sans faiblir jusqu'au point final. La prose de Bohumil Hrabal brasse très large, des égouts souterrains au ciel étoilé de Kant. On n’oubliera pas rapidement Hanta et sa presse mécanique, les tonnes de livres au milieu desquels il vit et travaille, les ouvrages qu’il sauve du pilon, les deux petites tziganes emmenées par les nazis et le reste. Quand j'écris, j’interromps rapidement. En plus, j’efface beaucoup. C’est pourquoi, probablement, j’ai aimé plonger et me laisser prendre par ce courant qui ne connait jamais de baisse de régime.


lundi 11 août 2025

Lecture d'été


 

Un livre de Laurent Cirelli intitulé Jacques Rigaut, portrait tiré. Voici comment l’auteur présente celui à qui il a choisi de rendre hommage. « Jeune homme doté d’une intelligence qualifiée de rare par ses amis, à commencer par André Breton, dont je ne m’aventurerai pas à mettre en doute la sûreté des jugements, armé d’un esprit extraordinairement clairvoyant et d’une grande beauté physique, il n’adhère pas à la vie et s’engouffre dans une voie sans issue. » On va dire que c’est ma conception du livre feel-good.

vendredi 25 juillet 2025

Les penseurs ruraux du temps passé


 

«  D’un air ravissant, il conclut : « Entre nous, la vie, somme toute, c’est une merde... mais une merde tellement formidable à vivre... » Ses traits signifièrent une fatigue aimable, une sagesse régionaliste. Il tira une bouffée de sa pipe en cep de vigne sûrement, vous savez, de ces grosses pipes qui se les emmanche l’air de tout entériner, de tout comprendre, de tout admettre – dans le doute -, de tout assimiler – dans la patience – et de tout aimer ou presque – dans la connaissance. » (Alain Chany, L’Ordre de dispersion) On en a croisé des comme ça dans les années 70lorsqu’on traversait en faisant du stop des zones désertiques de la campagne française. Ils étaient les seuls à s’arrêter dans leur 2CV ou leur 4L. Barbus, rugueux, silencieux au début, ils devenaient bavards lorsqu’ils allumaient leur pipe au coin du feu pour une petite soirée philosophico-politique sur le thème inévitable de la fin de notre civilisation à plus ou moins court terme. Il fallait écouter et relancer. En échange de l’hébergement.  

mercredi 23 juillet 2025

Le livre de l'été 2025

 

J’aime la manière dont Alain Chany a écrit L’Ordre de dispersion. Cela fait du bien quand on lit cette prose tellement poétique qu’elle en devient autre chose, une forme inconnue qu’on ne peut qu’entrevoir par moments, dans une certaine disposition. Il s’agit, à ma connaissance, de l’une des meilleures descriptions littéraires de ce que fut mai 68 par ceux qui l’ont vécu du bon côté. J’aime sa façon d’aligner les mots, les phrases, les idées, à la manière d’un jazzman revenant régulièrement sur son thème après avoir divagué en liberté en dehors des clichés balisés. Au début du roman, le narrateur qui enseigne la philosophie doit faire un discours de remise de prix dans l’établissement où il enseigne. Extrait  du discours : « Nous fuyons la fuite et cela ne va pas tout seul : nous sommes en éveil permanent, malgré ce qui peut paraître. Nous ne chanterons pas la romance qui calme, ni le système engourdissant. Nous essaierons de faire des feux de joie, malgré tout ; nous aurons donc beaucoup d’ennemis. » Le discours continue sur cette lancée. Il suscite un tollé d’indignation chez les parents d’élèves. Le directeur, qui est un curé, explique au professeur que de tels propos ne peuvent être tolérés dans un lycée privé très strict sur les valeurs morales. Le professeur de philosophie et narrateur apprend qu'il est renvoyé.


lundi 21 juillet 2025

Martha


 

Je finis la lecture de Yoga et Carrère continue à m’amuser. Exemple, vers la fin du livre, le narrateur est dans une île grecque, seul, dépressif. Il touche le fond. Même dans cet état, il trouve encore moyen se vanter. Susanna, une jeune femme qu’il a essayé de draguer, est partie. Elle lui avait expliqué qu’elle suivait un cours de creative writing avec Alessandro Baricco. Extrait : « J’ai failli demander à Suzanna de saluer pour moi Baricco, que je connais un peu, mais me suis abstenu de ce name-dropping qu’il est à mon honneur de n’avoir pas utilisé dans ma vaine tentative de séduction. » C’est un tour de force : réussir dans la même phrase à glisser qu’on connait un célèbre écrivain italien et qu’on a eu l’élégance de ne pas le mentionner alors que cela aurait pu s’avérer un outil efficace pour parvenir à ses fins pour finalement réclamer une petite dose d’admiration de la part du lecteur en raison de ce remarquable effort de modestie. Soyons juste : il y a quelques bonnes pages sur la Polonaise Héroïque et une excellente description qui m’a donné envie de revoir la vidéo Martha Argerich la magnifique.

jeudi 17 juillet 2025

Autosatisfaction

 

Si Emmanuel Carrère m’avait confié la lecture de son manuscrit je lui aurais expliqué que son texte avait beaucoup de qualités, dont celle de passer systématiquement en revue les motifs d’irritation que sa prose peut susciter chez le lecteur. Mais ce n’est pas une raison pour tout garder. J’aurais probablement coché des passages à élaguer ou à supprimer. Le portrait de M. Ribotton, pauvre petit prof pitoyable, est une réussite. En revanche, les souvenir complaisants de l’ancien élève du lycée Janson auraient gagné à disparaître. Ils présentent un intérêt uniquement pour ceux qui ont grandi dans seizième. Je crois que ce qui rend certains passages pénibles, c’est l’énorme autosatisfaction qui s’en dégage. Même lorsqu’il évoque son discours pour l’enterrement de son ami Bernard Maris, il ne peut pas s’empêcher de préciser qu’il pense avoir été bon.