vendredi 26 juin 2026
En passant
samedi 16 mai 2026
Conversation avec Claude (4)
Claude : Tu veux qu'on
creuse un aspect en particulier — les hallucinations comme symptôme, la
question de la compréhension causale, ou la comparaison avec d'autres formes de
connaissance non-ancrée (comme la connaissance livresque humaine) ?
Moi : C'est ok. Pour moi, le
nœud est la question de la représentation. "Un LLM n'a pas de
représentation du monde — il a une représentation de ce que les humains disent
du monde. Ces deux choses se recoupent massivement, mais pas totalement."
Cela demande un peu de réflexion autour de la vieille question des rapports
entre pensée et langage. Vertigineux.
Claude : Oui, vertigineux est le
bon mot. Et c'est exactement là que ça devient philosophiquement sérieux.
Le nœud : pensée, langage, monde
La position classique (Frege,
Russell) : le langage exprime la pensée
Le langage serait un véhicule
transparent — la pensée précède, le mot suit. Dans cette vue, un LLM qui
maîtrise le langage sans la pensée sous-jacente serait clairement creux : il
aurait le contenant sans le contenu.
Mais cette position est déjà
problématique chez les humains. Peut-on vraiment penser "hors
langage" ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
Le tournant linguistique : et si
c'était l'inverse ?
Wittgenstein (le second),
Sapir-Whorf, plus tard Derrida : le langage n'exprime pas la pensée, il la
constitue. Ce qu'on peut penser dépend de ce qu'on peut dire. Les concepts
qu'une langue découpe dans le réel orientent la perception elle-même.
Si c'est vrai, alors la
distinction entre "représentation du monde" et "représentation
de ce qu'on dit du monde" s'effondre partiellement — parce que le monde
humain est largement un monde linguistiquement constitué.
Et là, la position du LLM devient
beaucoup plus ambiguë : s'il maîtrise la structure du langage humain, il
maîtrise peut-être quelque chose de la structure de l'expérience humaine du
monde.
Ce qui manque au LLM, dans la
philosophie du langage contemporaine (Putnam, Kripke), c'est le grounding
causal : le mot "eau" réfère à H₂O non pas parce qu'on le définit
ainsi, mais parce qu'il y a une chaîne causale entre le mot et la substance
dans le monde.
Les mots du LLM ne sont ancrés
dans rien d'autre que d'autres mots. C'est un système purement différentiel —
comme Saussure le disait de la langue en général, mais poussé à l'extrême : ici
il n'y a vraiment que des différences, sans aucun locuteur qui, lui, touche le
monde.
Sauf que — et c'est là où ça
devient vertigineux — les textes d'entraînement ont été écrits par des gens
qui, eux, touchaient le monde. Le grounding est là, mais fossilisé dans le
corpus. Comme si le LLM héritait d'une référence de seconde main, sédimentée.
La question qui reste ouverte
Est-ce qu'une représentation
purement relationnelle — un système de concepts définis uniquement par leurs
rapports mutuels — peut constituer une forme de connaissance du monde, si cette
structure relationnelle est suffisamment isomorphe à la structure du monde
lui-même ?
C'est exactement la question que
posait déjà le débat entre réalisme structurel et réalisme naïf en philosophie
des sciences. Et on n'a pas de réponse tranchée.
Ce qui est sûr : les LLM ont forcé cette vieille question à revenir avec une acuité nouvelle — non plus comme exercice académique, mais comme problème pratique et urgent.
Moi : Réalisme structurel et réalisme naïf en philosophie des sciences : tu peux expliciter (en faisant court) ?
Claude : Réalisme naïf vs réalisme structurel
Le réalisme naïf (ou "direct")
La science décrit le monde tel
qu'il est. Les entités théoriques — électrons, gènes, champs — existent
vraiment, avec les propriétés qu'on leur attribue. La connaissance scientifique
est une correspondance directe entre nos représentations et la réalité.
Problème majeur : l'histoire des
sciences est un cimetière de théories autrefois triomphantes et aujourd'hui
abandonnées. Le phlogistique, l'éther, la masse absolue newtonienne — ces
entités étaient "réelles" pour leurs contemporains. Pourquoi faire
confiance aux entités d'aujourd'hui ? C'est l'argument de la pessimistic
meta-induction (Laudan).
La réponse : ce qui survit aux
révolutions scientifiques, ce ne sont pas les entités, mais les structures
mathématiques — les relations, les équations, les lois formelles.
Maxwell → Einstein : l'éther
disparaît, mais les équations de Maxwell restent. Newton → Einstein : la notion
de masse change radicalement, mais les relations quantitatives se conservent
comme cas limite.
Donc : on ne peut pas savoir ce
qu'est le monde, mais on peut savoir comment il est structuré. La science
capture un isomorphisme entre ses structures formelles et la structure du réel.
Un LLM est précisément un système
qui capture des structures relationnelles sans accéder aux entités elles-mêmes.
La question devient alors : si la structure est suffisamment fidèle, est-ce que
ça suffit pour parler de connaissance ?
Le réalisme structurel dit :
peut-être que oui — et que c'est d'ailleurs tout ce qu'on peut espérer, même
pour les humains.
samedi 28 février 2026
Un autre Donald
« Il n'y a pas une seule
façon correcte de décrire la réalité, une façon qui lui "correspondrait"
vraiment. Il existe une foule de manières de parler du monde - dont la plupart
n'ont jamais été découvertes et ne le seront probablement jamais. Toutes sont susceptibles
de contenir une parcelle de vérité. Cela ne veut pas dire, je m'empresse de
l'ajouter, que le concept de vérité soit relatif à une façon de parler. Il n'y
a qu'un seul concept de vérité, mais la question de savoir si une proposition
est vraie dépend d'abord de ce que cette proposition signifie. » Donald
Davidson
mardi 10 février 2026
Qu'est-ce que la poésie ?
L'art, en général, aime à s'arrêter dans le particulier. L'entendement se hâte dans sa marche rapide, soit qu'il embrasse d'un coup d'œil théorique la multiplicité des détails, les soumette à des points de vue généraux et les absorbe dans ses principes et ses catégories, soit qu'il les subordonne à des fins pratiques déterminées ; de sorte que le particulier et l'individuel n'obtiennent plus leur plein droit. S'arrêter à ce qui, par sa position, n'a qu'une valeur relative, apparaît à l'entendement comme inutile et ennuyeux. Mais pour la conception et la représentation poétiques, chaque partie, chaque moment doit être en soi intéressant et vivant."
Hegel, Esthétique
mardi 11 novembre 2025
Un peu de philosophie
Le dernier numéro de Philosophie Magazine titre « La
mort, autant s’y préparer ». Lorsque j’ai vu cette couverture, j’ai pensé
« Tu ne t’occupes peut-être pas suffisamment de la mort ; elle n’est presque
pas présente à ton esprit. Voyons ce qu’en disent les personnes
interviewées. » Parmi eux, Pacôme Thiellement m’a tout de suite rassuré
lorsqu’il dit : « Il est vain de l’anticiper, car elle ne ressemble
jamais en rien à son attente. » Mieux : il est préférable de penser à
vivre « car dix ans passent à la vitesse d’une journée. » Et un peu
plus loin, je lis que pour Spinoza tant que la vie est là, la mort est absente
ou niée. C’est bon. Je vais continuer à ne pas y penser en me concentrant sur
la satisfaction d’être en vie.
samedi 11 octobre 2025
Vous reprendrez bien un peu de bêtise ?
mardi 16 septembre 2025
Rions un peu
Ecce Homo, dont l’une des parties s’intitule « Pourquoi
j’écris de si bon livres », est d’une irrésistible drôlerie. C’est
un grand livre comique, un chef-d’œuvre dans ce genre qui en compte peu. Tout est tellement tonitruant, excessif, comme cette auto-admiration mégalomaniaque qui pourrait paraitre ridicule si elle n'était pas portée par un style flamboyant qui n'a pas pris une ride. Ce
style, dont le philosophe annonce pouvoir changer en fonction des projets, culmine ici à la pointe de la tension qui nait de l’indécision entre l’extrême lucidité
qui génère un sens de la dérision radicale et le délire de celui qui a basculé
dans la folie. Le trouble est bien sûr accentué lorsqu’on sait qu’il s'agit de
son dernier livre avant la crise finale mais pourtant, rien dans ces lignes pleines de
santé arrogante et d’éclats de rire ne laisse présager l'effondrement de Turin.






