G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur

mercredi 21 janvier 2026

Sauver les apparences

Robert Crumb

 Je mets ma tête sous l'eau froide. Vous croyez que c'est drôle vous d'avoir dans la tête les morceaux d'un kaléidoscope qui s'agitent ?

 Une bagarre ? Non, des frictions sentimentales. On appuie le front, les lèvres contre une vitre et on finit brisé comme un épileptique.

 J'hésite à donner plus détails. Tout a commencé sur la presqu'île de Sorrente. La mer colportait les rêves des mauvais garçons.

 J'ai vu un soufi miséricordieusement nu. Au-dessus de lui un avion décrivait une courbe vers l'ouest...

 Comment imaginer que cela puisse finir ? Et pourquoi retouner le fer dans la plaie ?

 Pourquoi, une fois de plus, vouloir sauver les apparences ?


Michel Bulteau,  La vie des autres

mardi 20 janvier 2026

Montagne froide


 Qui cherche un endroit pour se reposer

Dans la Montagne froide longtemps pourra rester

Dans les pins silencieux souffle une douce brise

Dont, plus on se rapproche, embellit la chanson


Il ya sous un arbre un homme aux cheveux gris

Qui lit en marmonnant Houang-ti et Lao-tseu

Cela fait dix ans qu'il n'est pas rentré chez lui

Il a oublié par où il était venu

Han-chan

lundi 19 janvier 2026

Sérénité absente



Bill Térébenthine

 

Je voudrais bien

rester concentré

ne pas me laisser distraire

par le cirque permanent

mais c'est difficile


l’objectif des maîtres du monde

serait-il de nous empêcher

de suivre la voie des vieux sages ?

 

partout des écrans

qui aspirent les cerveaux

pas de montagne où se retirer

pour échapper

aux dernières nouvelles des tyrans

 

 

 

samedi 17 janvier 2026

Appel


Laissez les ultrariches tranquilles. Les pauvres ont déjà assez de soucis, inutile de les persécuter dans leur retraite où ils tentent de se faire oublier, au motif mesquin que certains d'entre eux ne paieraient aucun impôt. Pourquoi le devraient-ils ? Ils sont déjà « créateurs de richesse ». Je l’ai lu dans le Figaro.


vendredi 16 janvier 2026

Anachorètes chinois


 "Dispositif d'émerveillement et tremplin de méditation, le poème témoigne ici d'une approche frémissante. Réveil devant l'évidence, il révèle sans discourir, rencontre notre exacte intimité, suggère la nature illusoire du monde phénoménal tout en célébrant paradoxalement sa beauté bouleversante. Au détour des cimes comme au cœur des cités, ces anachorètes chinois, ivres de toutes les ivresses, modulent à l'infini sur notre impermanence."
Poésie chinoise de l'éveil, Présentation de Zéno Bianu

jeudi 15 janvier 2026

Maintien dans la voie


 Il m’arrive de découvrir des poètes au moment de l'annonce leur décès. C’est le cas pour Zéno Bianu. En lisant la nécro, j'ai immédiatement capté les signaux qui clignotaient dans la nuit noire : signataire du Manifeste électrique de 1971 ; Rimbaud, Coltrane, Artaud, le Grand Jeu ; et puis un livre sur Dylan et un autre sur Chet Baker. Enfin, il y a cette Poésie chinoise de l’éveil, une anthologie qu’il a présentée en compagnie d’un sinologue. Le fichier est sur mon téléphone. Parenthèse : cet objet qui peut vous transformer en zombie peut également servir à lire de la poésie. De la poésie ? Mais pour quoi faire ? 
La réponse de Zéno Bianu :

« La poésie c’est

Un réflexe de survie

Une effraction

Continue

La persistance du souffle

Le vrai cœur de la

Planète

Le contraire de

L’inhumanité

Croissante »



mercredi 14 janvier 2026

Un court moment de délicieuse solitude

 


C’est quand même formidable

d’être seul

de ne pas être dans l’obligation

de voir des gens

seul

dans son abri

à l’écart

tranquille

avec soi-même

attentif à ce qui se passe

à l’écoute

sans subir de perturbations

extérieures

rien ne vaut ces moments de retrouvailles



mardi 13 janvier 2026

Extrait


 La jeune femme qui s'appelle Camille parle rarement. L'un de ses livres favoris est L'Art de se taire

Extrait :

"Elle regardait la regardait la route droit devant elle.

"Je comprends que vous n'ayez pas voulu entrer dans la maison. Cela vous rappelait trop de souvenirs."

Il aurait pu être surpris par ces mots, les premiers qu'elle prononçait depuis qu'ils avaient quitté la rue du Docteur Kurzenne. Ainsi, elle était au courant de tout, et voilà qu'il trouvait cela parfaitement naturel et qu'il s'y attendait, comme dans ces rêves où l'on sait déjà ce que les gens vont vous dire puisque tout recommence et qu'ils vous l'ont déjà dit dans une autre vie." 

Patrick Modiano, Chevreuse

lundi 12 janvier 2026

Lire Modiano


 Au moment de reprendre la lecture d'un roman de Modiano, j'ai comme un coup de mou. La motivation est faible. Mais comme je n'aime pas abandonner un livre en cours, je l'ouvre et à chaque fois, je suis pris sans comprendre comment. Il ne se passe pas grand chose, l'action est limitée ; les dialogues se limitent à des banalités, pas de grandes tirades philosophiques. Le style est plat, transparent, inexistant. Et pourtant, dans cette fadeur apparente, cette neutralité monotone, se cache un écrivain qui maîtrise parfaitement ses effets à la manière d'un hypnotiseur faisant disparaitre les frontières entre veille, sommeil, rêves et souvenirs.