G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur: janvier 2026

samedi 31 janvier 2026

Une forme de folie


 

On ne va pas faire les difficiles. Le Tout de Dave Eggers ne peut pas à la fois proposer une critique dévastatrice de l’emprise opérée sur les cerveaux par les géants de la TECH (devenus trumpistes entre temps) et être en plus un grand écrivain. Il y a des longueurs, et pas du tout de style. Le roman se lit quand même agréablement, un peu comme on regarde une bonne série. Les meilleurs passages sont ceux qui ne relèvent presque pas de la science-fiction mais décrivent ce qui est déjà là, comme dans cette lettre qu'une prof de l'université adresse à l'héroïne pour la supplier de quitter cet emploi. Extrait :

"Une étudiante m'a raconte récemment qu'elle avait écrit mille deux cent six messages au cours des dernières vingt-quatre heures. Elle communique quotidiennement avec au moins quarante-neuf personnes. C'est manifestement une forme de folie, de monomanie. Pourtant, ce niveau de contact et de disponibilité est considéré comme une condition préalable pour prendre part à la société."  

vendredi 30 janvier 2026

Concentration

Bill Térébenthine

 

Ma première girl friend

doit avoir soixante-dix ans maintenant

il est temps d’aller directement

à l’essentiel

pour lequel je n’ai pas de nom

 

je sais par expérience

qu’il ne s’agit pas d’une invention

il s’agit au contraire

de la seule chose vraie

celle qui demeure intacte

 

tout le reste se dissipe en fumée

comme si rien n’avait existé

au-delà des conventions

rien n’avait d’importance

sauf cette sensation

jeudi 29 janvier 2026

L'art du portrait

 

Félix Fénéon (1861-1944)


"Réfugié dans sa misanthropie submersible, tel le capitaine Nemo, l'œil collé au hublot des profondeurs, il contemple, incrédule, ces drôles de poissons blancs que l'on nomme homo sapiens. Il se plait à rouler les officiels et leurs officines dans un gluant mépris, préfigurant Arthur Cravan, Jacques Vaché et, surtout, Marcel Duchamp, clown spectral.

Grand, svelte, plutôt sec, le nez assez fort dans un long visage osseux, vêtu avec une élégance british, il porte à l'extrémité du menton un pinceau de poils assez longs qui lui assure d'indéniables succès féminins."

Patrice Delbourg, Les désemparés : 53 portraits d'écrivains

mercredi 28 janvier 2026

Un rêve qui finit bien


 

Ce matin

j’ai ouvert les yeux

en pensant à Apollinaire

et au climat mélancolique

des fois dernières

 

les rêves sont souvent interrompus

celui-là ne l’était pas

il s’attardait sur la dernière scène

en un long plan séquence

dans une ambiance fin de vacances


une jeune fille se baignait nue

un gars aux yeux tristes

parlait avec elle

je crois qu’il avait compris

que c’était moi qu’elle avait choisi

mardi 27 janvier 2026

Sur la disparition des oiseaux en Europe

 

Je souffre un peu d’éco-anxiété, de manière sporadique, par exemple lorsque j’ai lu dans la journée des informations désolantes sur le déclin des espèces animales. La dernière fois, il s’agissait d’une grande enquête sur la disparition massive des oiseaux enEurope. Les principales causes sont l’usage des pesticides dans l’agriculture intensive et la hausse des températures. Ce genre d’information passe généralement inaperçue. La capacité de déni dont peut faire preuve le cerveau humain vis-à-vis des faits qui le dérangent apparait de manière flagrante. Cette réalité m’inquiète de plus en plus. L’agriculture intensive et l’usage massif de pesticides devraient être en cours d’éradication or c’est l’inverse qui se produit : on revient sur les rares mesures mises en place ou simplement à l’état de projet. L’aveuglement suicidaire gagne du terrain. Les climato-négationnistes remportent les élections. Lorsque je ne trouve pas le sommeil, plus que les catastrophes environnementales, c’est l’humano-anxiété qui m’empêche de dormir.


lundi 26 janvier 2026

Tenter de garder son calme

 

Bill Térébenthine


Je ne m’énerverai pas ici au sujet des personnes abattues par les agents fédéraux à Minneapolis. Rien non plus sur les arguments (qui a dit "mensonges éhontés" ?) avancés par l'administration pour justifier ces meurtres. Cela n’aiderait pas ce blog à récupérer son référencement sur Google. Officiellement, il s’agirait d’un simple « problème d’indexation de pages » mais comme ça fonctionne parfaitement avec tous les autres moteurs de recherche, on se pose des questions. Ceci dit, on s’en fout un peu ; ce petit bug ne nuit pas vraiment à la fréquentation du blog. D'ailleurs, après un an, on peut faire un petit bilan d'étape. Si on fait abstraction des raids sporadiques des robots internationaux, le Carnet dispose d’une solide base de visiteurs réguliers et la croissance se poursuit doucement. 


samedi 24 janvier 2026

Lecture (suite)


 Extrait :

"En prévision d'intégrer le Tout, Delaney utilisait AideMoi depuis quelques années. C'était une application relativement basique qui centralisait tous vos pense-bêtes, calendriers, anniversaires, rendez-vous et même vos objectifs alimentaires. Les annonceurs adoraient. Un utilisateur programmait son désir de manger une salade protéinée une fois par jour et ce désir était vendu aux vendeurs de salades protéinées. L'application était d'une simplicité désarmante, elle fonctionnait avec tout le monde et rapportait des milliards au Tout."

Dave Eggers, Le Tout

vendredi 23 janvier 2026

Lecture


 

Pendant que Crazy Donald fait le show, les milliardaires de la Tech continuent à œuvrer en toute discrétion dans le but d’accroitre leur emprise sur les cerveaux et d’influencer les conduites des utilisateurs. Ils n’agissent pas, comme ils le prétendent, pour améliorer les conditions de vie de leurs clients mais simplement pour augmenter leur pouvoir et leur profit en utilisant tous les moyens technologiques disponibles. L’écrivain Dave Eggers a imaginé dans un futur proche une énorme entreprise née de la concentration de tous les réseaux sociaux et de la vente en ligne qu'il a intitulée le Tout. L’héroïne du roman est en guerre contre la domestication numérique des individus. Elle n’accepte pas le renoncement massif à la liberté qu'elle observe autour d'elle (en France, on parlerait de servitude volontaire). Pour mener sa mission de sabotage, Delaney, c’est son nom, se fait embaucher avec l'intention de détruire le système de l’intérieur. J’en suis au début. Elle vient de franchir le premier barrage de l’entretien d’embauche mais la partie de jeu du chat et de la souris ne fait que commencer.

jeudi 22 janvier 2026

Loin des nuées blanches


 Ce que je retiens des poètes chinois

désœuvrement, solitude, chansons

"Ne cherchez pas en vain de tous côtés ! " (Han-chan)

le message est reçu

Pas de montagne froide à l'horizon

il faudra s'en passer

nul besoin d'un torrent au fond d'un ravin

ni du vent dans les pins

cela peut certes aider

à s'abandonner 

détaché de l'agitation 

sans but

sans intention

autre que de ne servir à rien

mercredi 21 janvier 2026

Sauver les apparences

Robert Crumb

 Je mets ma tête sous l'eau froide. Vous croyez que c'est drôle vous d'avoir dans la tête les morceaux d'un kaléidoscope qui s'agitent ?

 Une bagarre ? Non, des frictions sentimentales. On appuie le front, les lèvres contre une vitre et on finit brisé comme un épileptique.

 J'hésite à donner plus détails. Tout a commencé sur la presqu'île de Sorrente. La mer colportait les rêves des mauvais garçons.

 J'ai vu un soufi miséricordieusement nu. Au-dessus de lui un avion décrivait une courbe vers l'ouest...

 Comment imaginer que cela puisse finir ? Et pourquoi retouner le fer dans la plaie ?

 Pourquoi, une fois de plus, vouloir sauver les apparences ?


Michel Bulteau,  La vie des autres

mardi 20 janvier 2026

Montagne froide


 Qui cherche un endroit pour se reposer

Dans la Montagne froide longtemps pourra rester

Dans les pins silencieux souffle une douce brise

Dont, plus on se rapproche, embellit la chanson


Il ya sous un arbre un homme aux cheveux gris

Qui lit en marmonnant Houang-ti et Lao-tseu

Cela fait dix ans qu'il n'est pas rentré chez lui

Il a oublié par où il était venu

Han-chan

lundi 19 janvier 2026

Sérénité absente



Bill Térébenthine

 

Je voudrais bien

rester concentré

ne pas me laisser distraire

par le cirque permanent

mais c'est difficile


l’objectif des maîtres du monde

serait-il de nous empêcher

de suivre la voie des vieux sages ?

 

partout des écrans

qui aspirent les cerveaux

pas de montagne où se retirer

pour échapper

aux dernières nouvelles des tyrans

 

 

 

samedi 17 janvier 2026

Appel


Laissez les ultrariches tranquilles. Les pauvres ont déjà assez de soucis, inutile de les persécuter dans leur retraite où ils tentent de se faire oublier, au motif mesquin que certains d'entre eux ne paieraient aucun impôt. Pourquoi le devraient-ils ? Ils sont déjà « créateurs de richesse ». Je l’ai lu dans le Figaro.


vendredi 16 janvier 2026

Anachorètes chinois


 "Dispositif d'émerveillement et tremplin de méditation, le poème témoigne ici d'une approche frémissante. Réveil devant l'évidence, il révèle sans discourir, rencontre notre exacte intimité, suggère la nature illusoire du monde phénoménal tout en célébrant paradoxalement sa beauté bouleversante. Au détour des cimes comme au cœur des cités, ces anachorètes chinois, ivres de toutes les ivresses, modulent à l'infini sur notre impermanence."
Poésie chinoise de l'éveil, Présentation de Zéno Bianu

jeudi 15 janvier 2026

Maintien dans la voie


 Il m’arrive de découvrir des poètes au moment de l'annonce leur décès. C’est le cas pour Zéno Bianu. En lisant la nécro, j'ai immédiatement capté les signaux qui clignotaient dans la nuit noire : signataire du Manifeste électrique de 1971 ; Rimbaud, Coltrane, Artaud, le Grand Jeu ; et puis un livre sur Dylan et un autre sur Chet Baker. Enfin, il y a cette Poésie chinoise de l’éveil, une anthologie qu’il a présentée en compagnie d’un sinologue. Le fichier est sur mon téléphone. Parenthèse : cet objet qui peut vous transformer en zombie peut également servir à lire de la poésie. De la poésie ? Mais pour quoi faire ? 
La réponse de Zéno Bianu :

« La poésie c’est

Un réflexe de survie

Une effraction

Continue

La persistance du souffle

Le vrai cœur de la

Planète

Le contraire de

L’inhumanité

Croissante »



mercredi 14 janvier 2026

Un court moment de délicieuse solitude

 


C’est quand même formidable

d’être seul

de ne pas être dans l’obligation

de voir des gens

seul

dans son abri

à l’écart

tranquille

avec soi-même

attentif à ce qui se passe

à l’écoute

sans subir de perturbations

extérieures

rien ne vaut ces moments de retrouvailles



mardi 13 janvier 2026

Extrait


 La jeune femme qui s'appelle Camille parle rarement. L'un de ses livres favoris est L'Art de se taire

Extrait :

"Elle regardait la regardait la route droit devant elle.

"Je comprends que vous n'ayez pas voulu entrer dans la maison. Cela vous rappelait trop de souvenirs."

Il aurait pu être surpris par ces mots, les premiers qu'elle prononçait depuis qu'ils avaient quitté la rue du Docteur Kurzenne. Ainsi, elle était au courant de tout, et voilà qu'il trouvait cela parfaitement naturel et qu'il s'y attendait, comme dans ces rêves où l'on sait déjà ce que les gens vont vous dire puisque tout recommence et qu'ils vous l'ont déjà dit dans une autre vie." 

Patrick Modiano, Chevreuse

lundi 12 janvier 2026

Lire Modiano


 Au moment de reprendre la lecture d'un roman de Modiano, j'ai comme un coup de mou. La motivation est faible. Mais comme je n'aime pas abandonner un livre en cours, je l'ouvre et à chaque fois, je suis pris sans comprendre comment. Il ne se passe pas grand chose, l'action est limitée ; les dialogues se limitent à des banalités, pas de grandes tirades philosophiques. Le style est plat, transparent, inexistant. Et pourtant, dans cette fadeur apparente, cette neutralité monotone, se cache un écrivain qui maîtrise parfaitement ses effets à la manière d'un hypnotiseur faisant disparaitre les frontières entre veille, sommeil, rêves et souvenirs.  

samedi 10 janvier 2026

Les machines et les humains

Moebius

 

"Pour un individu vivant, mémoriser ne consiste pas à réduire l'écart entre des résultats et des objectifs préalablement déterminés en adaptant son comportement à l'environnement. Mémoriser et apprendre supposent au contraire d'interpréter les données reçues, de leur donner un sens singulier en fonction des expériences et du contexte vécus et de les exprimer en les transformant, sous forme de nouvelles pratiques et de nouvelles significations, à la fois imprévisibles et improvisées. C'est pourquoi l'apprentissage humain se distingue d'un conditionnement pavlovien.
Anne Alombert, Schizophrénie numérique 

vendredi 9 janvier 2026

Que faire des souvenirs ?


A défaut de pouvoir en changer, on peut varier les approches, la façon de les envisager. Modiano nous montre la voie. Laisser les choses dans une sorte de brouillard d’où émergent quelques fragments : un visage, une porte fermée, le nom d’une rue (parisienne de préférence), un prénom de femme, un imperméable, un café à l’ancienne avec des cendriers... Les personnages surgissant du passé sont toujours plus ou moins troubles. Les lacunes de la mémoire génèrent le mystère. Les bribes prêtent aux interprétations. Laisser le doute planer sur les intentions, les pseudo-coïncidences, les plans secrets. Bref, faire de ses souvenirs un roman.

jeudi 8 janvier 2026

Lu


 

Le dernier livre de notre Philippe Sollers. Je dis « notre » parce qu'il représente l’incarnation de l’esprit français, quelle que soit la définition qu’on veuille lui donner. J’avoue l’avoir peu lu et presque toujours en tant que critique. Publication posthume, La deuxième vie se présente comme un curieux objet littéraire. Julia Kristeva encadre le texte, assez court, d'une préface et d’une explication de texte détaillée. Pourquoi pas. Elle a tout lu et a pris des notes. Que représentait pour l'écrivain cette deuxième vie ? Ce n’est pas clair. La métaphore semble évoquer ce qui se passe après la mort. Le texte fonce à toute allure, encore plus vite que d'habitude ; tout est effleuré, à peine évoqué, en passant. Le cinéma est dénigré. Il doit laisser la place à la télévision qui reçoit un hommage appuyé. On trouve des piques amusantes envers des confrères célèbres et vivants, une célébration du Picasso de 88 ans qui a peint L’étreinte. Au passage, la peinture américaine, autrefois défendue par la revue Tel Quel, est déclarée nulle (« ils ne savent pas dessiner »). La bonne surprise espérée ne s’est pas présentée. Ce n’est pas grave.

mercredi 7 janvier 2026

Désir mimétique


 "(...) seuls quelques usagers peuvent recevoir les millions de likes ou de followers, dont la majorité demeure à jamais privée, générant ainsi un sentiment de frustration et d'envie grandissant. Ces fonctionnalités techniques exacerbent le désir mimétique, qui consiste à désirer ce que l'autre possède ou à aimer ce qu'il aime. Les suggestions automatiques de contenu se fondent sur cette idée : vous aimerez ce contenu parce que les autres l'ont aimé. C'est d'ailleurs la théorie du désir mimétique enseigné par René Girard à l'Université de Stanford qui a convaincu l'entrepreneur Peter Thiel d'inverstir dans Facebook, après avoir fondé Paypal avec Elon Musk en 1998 et avant de devenir le  conseiller de Donald Trump en 2016."
Anne Alombert, Schizophrénie numérique (Allia)

mardi 6 janvier 2026

Art dégénéré


 Le sculpteur Naum Gabo en 1948 raconte ses promenades, au cours des années 20, avec Kurt Schwitters : "Vous auriez cru qu'il observait quelque miracle de la Nature. On n'aurait pu deviner ce qui pouvait soudainement le fasciner dans insignifiante portion de sol. Alors il saisissait quelque chose qui ressemblait à un bout de papier déchiré et sali, d'une texture particulière, ou un timbre ou un ticket jeté. Avec soin, avec amour, il le nettoyait puis vous le montrait, triomphant. Alors seulement on réalisait quelle couleur exquise contenait ce lambeau de déchet."

lundi 5 janvier 2026

2026

Bill Térébenthine

 

Le soir du nouvel an

j’ai regardé le dernier épisode de Pluribus

en VO non sous-titrée

je n’ai rien compris

ou peut-être que si

il faudrait que je vérifie

durant la dernière journée

de l’année 2025

j’ai lu quelques poèmes d’Henri Thomas

participé à la fabrication

d’une tarte aux légumes

lorsque je suis monté

dans le bureau

il y avait du soleil

je me suis allongé sur le sol

et j’ai fermé les yeux

j'ai pensé que je le referai

à chaque fois que je pourrai

et ce sera mon yoga

jeudi 1 janvier 2026

Break

 

Bill Térébenthine



reprise dans quelques jours

le temps de digérer

l'année écoulée

et de remettre les idées

au clair

(autant qu'il est possible

dans un monde où ceux qui

contrôlent le jeu

font tout ce qui est

en leur pouvoir

pour créer la confusion

à leur avantage)

tenir bon

se tenir résolument

à l'écart

et aller vers plus


de lumière