G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur

samedi 10 janvier 2026

Les machines et les humains

Moebius

 

"Pour un individu vivant, mémoriser ne consiste pas à réduire l'écart entre des résultats et des objectifs préalablement déterminés en adaptant son comportement à l'environnement. Mémoriser et apprendre supposent au contraire d'interpréter les données reçues, de leur donner un sens singulier en fonction des expériences et du contexte vécus et de les exprimer en les transformant, sous forme de nouvelles pratiques et de nouvelles significations, à la fois imprévisibles et improvisées. C'est pourquoi l'apprentissage humain se distingue d'un conditionnement pavlovien.
Anne Alombert, Schizophrénie numérique 

vendredi 9 janvier 2026

Que faire des souvenirs ?


A défaut de pouvoir en changer, on peut varier les approches, la façon de les envisager. Modiano nous montre la voie. Laisser les choses dans une sorte de brouillard d’où émergent quelques fragments : un visage, une porte fermée, le nom d’une rue (parisienne de préférence), un prénom de femme, un imperméable, un café à l’ancienne avec des cendriers... Les personnages surgissant du passé sont toujours plus ou moins troubles. Les lacunes de la mémoire génèrent le mystère. Les bribes prêtent aux interprétations. Laisser le doute planer sur les intentions, les pseudo-coïncidences, les plans secrets. Bref, faire de ses souvenirs un roman.

jeudi 8 janvier 2026

Lu


 

Le dernier livre de notre Philippe Sollers. Je dis « notre » parce qu'il représente l’incarnation de l’esprit français, quelle que soit la définition qu’on veuille lui donner. J’avoue l’avoir peu lu et presque toujours en tant que critique. Publication posthume, La deuxième vie se présente comme un curieux objet littéraire. Julia Kristeva encadre le texte, assez court, d'une préface et d’une explication de texte détaillée. Pourquoi pas. Elle a tout lu et a pris des notes. Que représentait pour l'écrivain cette deuxième vie ? Ce n’est pas clair. La métaphore semble évoquer ce qui se passe après la mort. Le texte fonce à toute allure, encore plus vite que d'habitude ; tout est effleuré, à peine évoqué, en passant. Le cinéma est dénigré. Il doit laisser la place à la télévision qui reçoit un hommage appuyé. On trouve des piques amusantes envers des confrères célèbres et vivants, une célébration du Picasso de 88 ans qui a peint L’étreinte. Au passage, la peinture américaine, autrefois défendue par la revue Tel Quel, est déclarée nulle (« ils ne savent pas dessiner »). La bonne surprise espérée ne s’est pas présentée. Ce n’est pas grave.

mercredi 7 janvier 2026

Désir mimétique


 "(...) seuls quelques usagers peuvent recevoir les millions de likes ou de followers, dont la majorité demeure à jamais privée, générant ainsi un sentiment de frustration et d'envie grandissant. Ces fonctionnalités techniques exacerbent le désir mimétique, qui consiste à désirer ce que l'autre possède ou à aimer ce qu'il aime. Les suggestions automatiques de contenu se fondent sur cette idée : vous aimerez ce contenu parce que les autres l'ont aimé. C'est d'ailleurs la théorie du désir mimétique enseigné par René Girard à l'Université de Stanford qui a convaincu l'entrepreneur Peter Thiel d'inverstir dans Facebook, après avoir fondé Paypal avec Elon Musk en 1998 et avant de devenir le  conseiller de Donald Trump en 2016."
Anne Alombert, Schizophrénie numérique (Allia)

mardi 6 janvier 2026

Art dégénéré


 Le sculpteur Naum Gabo en 1948 raconte ses promenades, au cours des années 20, avec Kurt Schwitters : "Vous auriez cru qu'il observait quelque miracle de la Nature. On n'aurait pu deviner ce qui pouvait soudainement le fasciner dans insignifiante portion de sol. Alors il saisissait quelque chose qui ressemblait à un bout de papier déchiré et sali, d'une texture particulière, ou un timbre ou un ticket jeté. Avec soin, avec amour, il le nettoyait puis vous le montrait, triomphant. Alors seulement on réalisait quelle couleur exquise contenait ce lambeau de déchet."

lundi 5 janvier 2026

2026

Bill Térébenthine

 

Le soir du nouvel an

j’ai regardé le dernier épisode de Pluribus

en VO non sous-titrée

je n’ai rien compris

ou peut-être que si

il faudrait que je vérifie

durant la dernière journée

de l’année 2025

j’ai lu quelques poèmes d’Henri Thomas

participé à la fabrication

d’une tarte aux légumes

lorsque je suis monté

dans le bureau

il y avait du soleil

je me suis allongé sur le sol

et j’ai fermé les yeux

j'ai pensé que je le referai

à chaque fois que je pourrai

et ce sera mon yoga

jeudi 1 janvier 2026

Break

 

Bill Térébenthine



reprise dans quelques jours

le temps de digérer

l'année écouler

et de remettre les idées

au clair

(autant qu'il est possible

dans un monde où ceux qui

contrôlent le jeu

font tout ce qui est

en leur pouvoir

pour créer la confusion

à leur avantage)

tenir bon

se tenir résolument

à l'écart

et aller vers plus


de lumière

mercredi 31 décembre 2025

Dur constat


 les rares qui sont différents

sont assez vite éliminés

par la police, leur mère, leurs

frères ou d'autres ; par

eux mêmes

ce que vous voyez est tout 

ce qui reste

Charles Bukowski

mardi 30 décembre 2025

Proximité

 

Bien que vécues avec un tempérament différent, j’ai beaucoup de choses en commun avec Cécile Guilbert : l’amour de la lecture envisagée comme activité magique indispensable à la survie de l’esprit ; le goût des stupéfiants et surtout, la compagnie des écrivains qui ont écrit sur leurs expérimentations (Michaux, De Qincey, Baudelaire, Burroughs) ; l’Inde comme destination radicale dont on ne se remet pas (un seul voyage pour moi) ; la curiosité pour les pensées orientales. En revanche, je n'ai pas connu cette proximité avec la mort, qui occupe une place prépondérante dans ces souvenirs. Et je n'ai pas connu à ce jour l'éveil au pied d'un gourou. 


lundi 29 décembre 2025

Un terrain de jeu


 "Certains êtres reconnaissent instinctivement, d'emblée, que l'existence est un terrain de jeu aussi merveilleux que dangereux, un champ de "forces spirituelles" où rien n'est futile ni anodin. Mes rencontres, les gens, les conversations, les livres, que vous favorisez ou dénigrez, votre climat mental, l'horizon de vos désirs, l'amour ou le désamour qui vous cernent, la puissance ou l'impuissance qui en résultent : tout est décisif."

Cécile Guilbert, Feux sacrés

samedi 27 décembre 2025

Théorie de l'esprit

 

La théorie selon laquelle l'esprit circule entre les cerveaux par l'intermédiaire de signes déposés dans des dispositifs technosymboliques peut sembler un peu abstraite à prmière vue. Pour prendre un exemple, je suis en train de communiquer intimement avec l'esprit de Cécile Guilbert par l'intermédiaire d'un fichier epub que je lis sur la plateforme android de mon téléphone. Et je constate que je me sens très proche de l'esprit de cette femme charmante et brillante. Tellement que je me dis que si j'avais l'occasion de la connaitre dans les années 80, je serais probablement tombé amoureux. En fait je le suis maintenant lorsque je lis certains passages qui m'évoque les tourments et les joies que mon esprit a pu expérimenter.

vendredi 26 décembre 2025

Esprit es-tu là ?

 

"Mais l'esprit n'est ni une substance matérielle ni une substance immatérielle, car il n'est pas une substance individuelle : l'esprit n'est pas à proprement parler, il ne fait que passer et circuler dans les milieux technosymboliques dont nous sommes entourés. L'esprit est une activité ou une action qui suppose toujours des corps vivants et un milieu technique pour s'exercer : l'esprit circule entre les cerveaux (c'est-à-dire aussi entre les corps), qui se relient par l'intermédiaire de supports techniques, qui sont aussi des supports symboliques. (...)
L'esprit ne se situe nulle part ailleurs que dans ces symboles et ces significations partagés par les individus et supportés par toutes sortes de dispositifs artificiels, sans lesquels la pensée ne saurait s'exercer."

Anne Alombert, Schizophrénie numérique

jeudi 25 décembre 2025

Etranges


 

Tu te trouves étrangère même dans ta salle de bains


N’es vraiment nulle part familière autochtone


Souvent te sens bizarre en présence des gens


Où sont-ce eux qui sont strange parce que tu es stranger –


Avec les grenouilles vertes les girafes à trapèzes


Avec les coccinelles et les esperluettes


Les trombones à coulisse les bâtons de bergère


Les clefs à mobylette oubliées dans les ronces


Les tire-bouchons zélés les tapis les balais


Tu peux rester toi-même tu n’as pas de problème


Alien peut-être mais non regardée de travers –


Parce que people are strange when you are a stranger


Et puisqu’on est toujours le martien de quelqu’un


Tu es nantie drôlement avec ta pomme de douche.


Valérie Rouzeau, Sens averses (répétitions)

mercredi 24 décembre 2025

Rien à signaler

Philip Guston

 

Toutes mes excuses aux cathos tradis, aux amoureux des rituels collectifs, aux habitués des repas en famille, aux consommateurs compulsifs : Noël est pour moi un jour comme un autre. Il faut croire qu’ici, c’est Noël tous les jours – sans les excès obligatoires. En revanche, je respecte le changement d’année, le moment des bilans, des perspectives, des projets. Je ne rate jamais la lecture de l’horoscope, le tirage du Yi King, les rétrospectives de l'année écoulée. On a beau savoir que le découpage en tranches annuelles est une convention sans incidence sur le flux du temps, il est agréable d’avoir l’impression de commencer un cahier tout neuf avec un nouveau numéro.

mardi 23 décembre 2025

Beau film


 

L’année 2025 restera dans les annales comme une des plus contre-cool à ce stade de l’évolution en cours (mais je ne doute pas qu’on doit pouvoir faire pire). Il existe un remède efficace à cette mauvaise ambiance qui accompagne la montée en puissance du camp ultraconservateur. Il s’agit du film « Une bataille après l’autre » que je viens de voir après tout le monde. Paul Thomas Anderson a adapté le roman de Pynchon en le situant dans l’Amérique d’aujourd’hui mais il est resté fidèle à l’esprit : un regard désabusé sur les engagements et les combats perdus de sa génération sans reniement ni concession envers l’ordre social. C’est un film totalement réussi et qui a le mérite de rendre heureux. 

lundi 22 décembre 2025

Cet incessant tumulte

 

"Toutes ces crises, ces scandales, cette bêtise, cette folie, cette dévotion, ces mensonges, cet incessant tumulte." Marc Weitzmann, qui cite des extraits d'une conférence de Philip Roth datant de 1961, dit qu'on ne peut pas ne pas penser à aujourd'hui en entendant ces mots. "Si le monde devient comme je le crois chaque jour plus irréel ; si l'on se sent de plus en plus impuissant devant cette irréalité ; s'il  n'y a rien à faire pour empêcher la destruction, sinon de toute vie, du moins des valeurs de la civilisation, comment se fait-il que nos écrivains éprouvent du plaisir ? Pourquoi nos héros  de romans ne finissent-ils pas tous dans une maison de santé à défaut de se suicider ?"