G-0C9MFWP390 Le Carnet de Joe Legloseur

jeudi 16 juillet 2026

Nos amis les cloportes


 

Les cloportes n’ont pas très bonne réputation. Ce sont pourtant des petites bêtes assez sympathiques, presqu’attachantes. D’habitude, on ne les remarque pas beaucoup. Elles se tiennent discrètement cachées dans les anfractuosités des murs ou sous les pierres. Mais depuis que nous vivons au rythme des canicules, on voit rappliquer ces pauvres cloportes à la recherche d’un peu de fraicheur dans des recoins à l’ombre. J’en déloge lorsque je balaie le pas de la porte ou le carport. Lorsqu’ils se sentent menacés, les cloportes se roulent sur eux-mêmes pour former une petite boule hermétique protégée par leur carapace. C’est assez efficace. Je les transporte ainsi dans une bordure. Lorsqu’ils se déplient, ils se retrouvent souvent sur le dos et agitent leurs pattes. Mais ils arrivent à se redresser sans notre aide.   

mercredi 15 juillet 2026

Consignes


J’aurai passé une partie de ma vie à forcer ma nature ou plutôt, à essayer de la forcer, sans jamais parvenir à faire illusion. La retraite a sonné comme une libération. Enfin un statut social qui me correspondait parfaitement. Activité : inactif. Maintenant, les consignes gouvernementales « spécial canicules » viennent me conforter : restez chez vous ; pas de sport ; ne bougez pas de votre fauteuil. Privilégiez les activités « douces ». Cela tombe bien : lire, écrire et écouter de la musique rentrent bien dans cette catégorie. Quel plaisir d’être enfin raccord avec les normes sociales.


mardi 14 juillet 2026

PLUIE


 

Pluie que nous ne supportions plus

Pluie qui tombait tous les matins

Pluie dont nous guettions les interruptions

 

Pluie que je n’aurais jamais cru attendre

Pluie qui apporte fraicheur et soulagement

Pluie j’aime le son de tes gouttes sur la terrasse

Pluie comme tu joues bien des percussions sur le toit

 

Pluie reste encore un peu

Pluie éloigne le soleil accablant

Pluie continue à abreuver la végétation

Pluie les arbres ont encore soif

Pluie ! Ne t’en va pas !

lundi 13 juillet 2026

Rassurant


 

Nous allons finir par les aimer

Nos politiciens veules et fuyants

Qui louchent à force de regarder

Ailleurs en restant impassibles

 

Nous ne pourrons plus nous en passer

Ils font partie de notre décor familier

Comme les grossières escroqueries

Sur nos téléphones et sur nos ordinateurs

Qui ciblent les faibles d’esprit

 

Il faut croire que

Nous avons besoin d'eux

Ils nous rassurent

Comme une vieille habitude

On s'est habitués à eux

Comme la pollution de l'air à l’ozone 

Pendant les canicules

Ou les polluants éternels répandus

Un peu partout dans la nature


samedi 11 juillet 2026

L'art du conteur


 

Certains écrivains procurent une forme de plaisir particulier. Nous apprécions leurs connections neuronales, leur manière de créer des fictions en jouant sur le trouble concernant la réalité tout en s’appuyant sur une érudition ludique. Antonio Tabucchi appartient à cette catégorie. Je suis en train de lire le recueil de nouvelles intitulé Les Volatiles de Fra Angelico. J’ai suivi le conseil de Tororo Shiru et je ne le regrette pas.

vendredi 10 juillet 2026

Un peu de respect s'il vous plait

 

Je suis dans le bureau à l’étage, sous le toit. Je coule, je dégouline. Mais je ne me plains pas de la chaleur car j'ai la chance de vivre dans un pays où « un gros travail a été fait » par un président exceptionnel entouré d'une équipe remarquablement efficace. Je ne comprends d’ailleurs pas du tout cette information irrespectueuse pour nos élites. Selon le Haut Conseil au Climat, qui a rendu son rapport annuel jeudi, les politiques climatiques actuelles seraient "insuffisantes pour atteindre pour atteindre la neutralité carbone en 2050". Le HCC, instance indépendante, appelle même le gouvernement à « un changement d’échelle » dans la réduction dans l’émission de gaz à effet de serre et dans l’adaptation au réchauffement. Faut-il envisager des sanctions pour insolence et contestation de la parole présidentielle ?


jeudi 9 juillet 2026

Eblouissements


"A quelques rues de la maison vers l'est, au Five Spots, Ornette Coleman éviscérait le jazz à l'aide d'un saxo braillard en plastique. Le grand Charlie Mingus était là lui aussi, jouant une musique saccadée, complexe et puissante qui faisait salle comble tous les soirs. Quand l'art et le vie se rejoignaient de manière pertinente, les gens se dépassaient - transcendaient le moi ; notre fringant président, John F. Kennedy, baisait des actrices de cinéma. Tout était éblouissant."
Leonard Michaels, Sylvia 

mercredi 8 juillet 2026

Lecture d'été


 

Hier soir, j’ai fini la lecture d’un roman que j’ai bien aimé. Je voulais le signaler comme lecture d’été. Et là, j’ai réalisé que j’avais supprimé le fichier sur mon téléphone et qu’il n’y avait aucune trace non plus sur l’ordinateur. Je croyais que le titre était Sarah et les recherches n’ont évidemment rien donné. Il s’agissait en fait de Sylvia et ça, c’est l’IA de Mistral qui l’a trouvé à partir des indications que je lui ai donné : Un roman autobiographique. Trente ans après, l’auteur se souvient de sa première femme. Nous sommes à la fin des années 50, ils vont voir Lenny Bruce sur scène, croisent Kerouac, des musiciens de Jazz, et ils se disputent sans arrêt. Sylvia est très perturbée et ça fini mal (mais c’est beau). Cela pourrait donner lieu à un chouette film sur des marginaux comme on en faisait à l’époque du Nouvel Hollywood. Bref, c’est romantique et c’est très bien. Leonard Michaels, Sylvia

 

 

mardi 7 juillet 2026

Dans la salle de bain


 

je tends la main vers la brosse à dents

je constate qu’elle était en charge cette nuit

je la récupère j’enroule soigneusement le fil électrique

là je réalise qu’il y a un peu de sang

sur le manche de la brosse à dents

la petite coupure au doigt que je m’étais faite hier

en nettoyant la boite à pain métallique

s’est rouverte

je vais chercher le désinfectant

j’envoie une giclée de spray

j’en mets une partie à côté

je passe une éponge sur le sol

en me demandant si je ne suis pas

dans un rêve à la con

puis j’utilise un mouchoir en papier comme compresse

je reprends

comme dans un mauvais film comique

je réalise que le tube de dentifrice

est en bout de course

je replonge dans l’armoire pour extraire un tube neuf

je l’ouvre et je remets mes lunettes

pour enlever soigneusement la protection qui obstrue l’orifice

j’appuie

rien ne sort

je vérifie

il y a encore une couche transparente à l’entrée

Comme je ne peux pas l’enlever avec l'ongle

j’enfonce la pointe d’une paire de ciseaux

opération réussie

il n’y a plus qu’à nettoyer les ciseaux

et je peux enfin actionner la brosse à dents

et sortir par la même occasion

du rêve ou du film

je m’accorde au passage

quelques compliments

je suis resté calme tout le long

aucune irritation

pas un juron

bravo

 

lundi 6 juillet 2026

Vieux singes


 

Quelle horreur. En voyant les Glimmer Twins semblables à deux vieux singes grimaçants sur la couverture de Match, j’ai ressenti avec une terrible acuité la destruction finale de tous mes rêves d’adolescent. Quel gâchis. Quand on pense à ce qu’ils représentaient pour nous (et qui n’a rien à voir avec ce qu’ils pouvaient être par ailleurs). Keith particulièrement, qui concentrait à mes yeux tout ce que la vie pouvait présenter de désirable : de la bonne musique, de la drogue à volonté et une compagne dans le style d’Anita. On ne peut même pas leur en vouloir. Il faut bien payer l’entretien des propriétés et les frais de la famille. Comme on dit, c’est la vie. 


samedi 4 juillet 2026

Rectificatif


Pour être franc, il y a un texte de Perros qui m'a bien amusé et avec lequel je suis d'accord. Le voici :

"Saint-Exupéry était un homme très bien, je n'en doute pas. Quelques-unes de ses pages respirent profondément. Pourquoi les gens qui en font leur idole sont-ils, la plupart du temps, des imbéciles ?"

Georges Perros, Papiers collés

vendredi 3 juillet 2026

Jeu d'été



 Il y a une émission sur France-Culture où, après avoir parlé du livre qui a tout changé pour eux, les invités évoquent rapidement un livre qui leur résiste ou qui leur déplait. Je ne sais pas qui je choisirais dans le premier cas (il y en a plusieurs qui se bousculent) mais pour le second je pourrais répondre sans hésiter Papiers collés de Georges Perros. Le plus souvent, je ne comprends pas ce qui est écrit et lorsque cela arrive, très rarement, je ne vois pas l’intérêt d’énoncer de telles platitudes. Tout est embrumé, voilé, un peu comme des propos d’ivrogne dépressif au moment de la fermeture du bar. Il a, semble-t-il, un problème avec les femmes (comme en ont les piliers de comptoir) mais il tourne autour du sujet sans cracher le morceau un bon coup. J’ai honnêtement  essayé de lui donner sa chance mais il est trop déprimant. Adieu Perros.

jeudi 2 juillet 2026

Coup de chance


 

Cioran regrettait d’avoir eu des parents respectables qu’il n’avait pas pu haïr. J’ai eu cette chance. J’ai longtemps détesté la famille où le hasard m’avait fait atterrir. Puis, ayant mis la plus grande distance possible entre eux et moi, la colère s’est un peu apaisée pour laisser place à un vague mépris. Maintenant qu’ils ont cessé d’exister, je commence à avoir pitié d’eux et de leur allergie viscérale envers toute forme d’élévation.

mercredi 1 juillet 2026

Décoloré


 

J’ai retrouvé les poèmes

d’Alvaro de Campos

ils n’étaient pas loin

dans la bibliothèque

la couverture est en partie

décolorée par le soleil


je me souviens nettement

avoir longtemps tourné autour

je le prenais et le feuilletais

à chaque fois que je passais

dans la librairie la Hune

j'hésitais à cause du prix


vingt cinq ans plus tard

je suis bien content

d'avoir fait cette folie

et de l’avoir avec moi

mardi 30 juin 2026

Un peu de poésie


drive through hell


the people are weary, unhappy and frustrated, the people are

bitter and vengeful, the people are deluded and fearful, the

people are angry and uninventive

and I drive among them on the freeway and they project

what is left of themselves in their manner of driving—

some more hateful, more thwarted than others—

some don’t like to be passed, some attempt to keep others

from passing

—some attempt to block lane changes

—some hate cars of a newer, more expensive model

—others in these cars hate the older cars.

the freeway is a circus of cheap and petty emotions, it’s

humanity on the move, most of them coming from some place they

hated and going to another they hate just as much or

more.

the freeways are a lesson in what we have become and

most of the crashes and deaths are the collision

of incomplete beings, of pitiful and demented

lives.

when I drive the freeways I see the soul of humanity of

my city and it’s ugly, ugly, ugly: the living have choked the

heart

away.



lundi 29 juin 2026

Capuche


 

Il existe un club informel

Dont je fais partie

Qui rassemble ceux qui

Se demandent certains matins

Ce que devient Bob Dylan

Ils prennent alors de ses nouvelles

Comme on le ferait d’un vieil ami

Perdu de vue depuis longtemps

C’est ce que j’ai fait ce matin

 

Bob qui vient d’avoir 85 ans

A commencé une nouvelle tournée

A travers les Etats-Unis

Elle devrait durer jusqu’en août

Pour l’instant il a l’air de porter sur scène

Une capuche sur la tête

Il continue à ne pas parler au public

Et n’annonce même plus les musiciens

Tout va bien

samedi 27 juin 2026

Exil (suite)

Bill Térébenthine

 "L'homme transplanté, ou bien dépérit comme une plante extraite de son sol natal, ou bien attend le retour dans son pays. L'homme transplanté qui languit chante et devient poète, s'exprime poétiquement. La transplantation est un principe de la poésie ; celui qui n'est pas dans son pays devient poète. Celui qui n'apercevrait pas la poésie de son pays quand il s'y trouve, quand il est sur place, quans la vie est mêlée à l'action quotidienne, la reconnaît lorsqu'il est en exil. Il faut être exilé  pour connaître le charme de l'ailleurs."

Vladimir Jankélévitch